TECHNOLOGIE(S) ZOMBIE(S), RUINES ET HÉRITAGE

Réflexions autour du livre Héritage et fermeture : une écologie du démantèlement du haut de la colline de Philopappou, Athènes

Lors de mon deuxième jour à Athènes, j’ai visité la colline de Philopappou sur les conseils de Christina, ma voisine. Les touristes – m’a dit Christina – choisissent directement de visiter la colline de l’Acropole qui se trouve à quelques kilomètres de celle de Philopappou . Depuis le sommet de la colline Philopappou, on peut voir la ville d’en haut, les montagnes, la mer et les volées de touristes colorés qui arrosaient la colline de l’Acropole. 

Athènes se développe autour de ces collines, créant une sorte de zone “vide” au centre géographique de la ville. Le centre est “vide” parce qu’il ne peut être représenté efficacement par les cartes numériques modernes, “vide” parce qu’il ne peut être traversé par aucune route, aucune ligne de métro ou voiture Google Street View. La première impression en entrant dans le parc archéologique de Philopappou est celle d’une zone montagneuse typiquement méditerranéenne non contaminée, faite d’oliviers, d’arbustes et de plantes succulentes, si ce n’est quelques morceaux de marbre datant de deux ou trois mille ans. Les fragments de monuments, de temples, de colonnes et de théâtres sont ici engloutis dans un système où on a du mal à séparer l’ancien du nouveau, les moulages causés par les agents naturels de ceux des marteaux et des ciseaux. Sur la colline de Philopappou, rien n’est naturel et rien n’est artificiel, tout est les deux. 

Accès à la colline de Philopappou en Google Street View, capture d'écran [5/10/2021]

Accès à la colline de Philopappou en Google Street View, capture d’écran [5/10/2021]

En lisant Héritage et fermeture : une écologie du démantèlement d’Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin [1], j’y ai retrouvé cette même intuition. Le livre, qui m’a été recommandé par Gwenola Wagon, présente sous une forme concise et dense la proposition d’une écologie face à la menace d’effondrement, basée sur une réélaboration des théories de Bruno Latour et esquissant quelques stratégies pour « vivre sur les ruines du capitalisme », comme le dirait Anna Tsing [2]. Les auteurs tiennent à souligner que la “nature” est loin d’être amorphe, virginale, accueillante et intangible, et que la Terre n’est pas “naturelle”. Non seulement parce que la “Nature”, singulière et majuscule, n’existe pas, mais aussi parce que la critique écologique doit partir du prisme du non-humain, vivant ou non, et donc de la relation entre artificialité et artificialisation. Partant de cette hypothèse, les auteurs ne parlent pas d’une pluralité de “natures” mais plutôt d’une pluralité de technologies. 

Les auteurs proposent notamment une distinction entre technologie(s) vivante(s) et “technologie(s) zombie(s)”, en s’inspirant des théories de José Halloy, Garnet Herz et Jussi Parikka [3]. Alors que les premières utilisent des ressources renouvelables, ont une durabilité maximale à l’état de fonctionnement et une durabilité minimale à l’état de déchet, les technologies zombies utilisent des ressources finies, ont une durabilité minimale à l’état de fonctionnement et une durée de vie infinie à l’état de déchet. Un smartphone est une technologie zombie, tout comme les systèmes de production extractivistes, les sacs en plastique et les satellites morts dont je m’occupe dans mes recherches. 

mon zombie iPod Nano 5th Generation (2009)

mon zombie iPod Nano 5th Generation (2009) [Photo : Angelica Ceccato 2021]

À la lumière de l’omniprésence des technologies zombies, les auteurs proposent une nouvelle perception des ruines de l’Anthroposcéne, qui va au-delà de la simple observation pittoresque ou du ruin-porn voyeuriste. Les ruines sont ruina ruinans, un processus de zombification, et ruina ruinata, le résidu de la zombification. 

Au Musée National d’Art Contemporain d’Athènes, une exposition intitulée ” Symbols & Iconic Ruins “ [4] présente les travaux et les recherches d’artistes et d’architectes notamment sur la perception des ruines en tant que symboles, icônes, et parties intégrantes des récits et des idéologies contemporaines. Certaines des ruines les plus détournées dans les œuvres du musée concernent les anciens bâtiments soviétiques au style brutaliste, le mur de Berlin et, bien sûr, le Parthénon. Les ruines ont la qualité d’une relique, d’un fétiche, d’un symbole de souffrance ou de réussite passée. Les ruines de ” Symbols & Iconic Ruins ” sont des objets de confort, des emblèmes de pouvoir, des monstres d’une modernité maligne ou, du moins, décadente. Les ruines d’Héritage et Fermeture sont les pharmaka de Bernard Stiegler.

Andreas Angelidakis, "Domesticated Ruin", 2021, EMST Athènes [Photo : Angelica Ceccato 2021]

Andreas Angelidakis, Domesticated Ruin, 2021, EMST Athènes [Photo : Angelica Ceccato 2021]

Kostantinos Papamichalopoulos, "Otomo", 2021, EMST Athènes [Photo : Angelica Ceccato, 2021]

Kostantinos Papamichalopoulos, Otomo, 2021, EMST Athènes [Photo : Angelica Ceccato, 2021]

Les auteurs du livre énoncent une polarisation de ces ruines dans le passage de “communs” à “communs négatifs”. Lorsque nous parlons de “communs”, nous les associons à une réalité intrinsèquement positive faite de ressources partagées, de leur gestion commune selon des règles de gouvernance. Les “communs négatifs” critiquent les politiques extractivistes latentes dans le partage des ressources, la localité de la “communauté” au détriment des systèmes (ou réseaux) de dépendance, et une approche pseudo-managériale, et donc anti-politique, de la gouvernance. 

Dans le système Terre parsemé de ruines et de technologie zombie, les “communs négatifs” « […] designent des ‘ressources’, materielles ou immaterielles, ‘negatives’ tels que les déchets, les centrales nucléaires, les sols pollués ou encore certains héritages culturels (le droit colonisateur, etc.) » [4]. En ce sense, les ‘communs négatifs’ mettent en question les ruines comme “héritage”, et déplacent l’attention sur le “comment atterir” (plutôt que sur l’ “où atterrir” Latourien [5]), sur comment « […] apprendre à faire de ‘bonnes ruines’ à partir des communs négatifs encore actifs » [6]. Les ruines existent et notre responsabilité est c’elle de définir avec quels typologie de ruines on peut ‘vivre avec, désormais’, ‘vivre avec, autrement’ ou ‘vivre sans’. 

Les ruines sont un héritage, car « […] on a une tonne d’affaires à gérer, volens nolens ». Mais qu’est-ce qu’un héritage ? Quelle est la tonne d'”affaires à regler” que, bon gré mal gré, nous devons traiter ? Les auteurs écrivent :

« Nous héritons effet d’une charge climatique et écologique qui va s’imposer à nous : une nouvelle atmosphère, une nouvelle Terre, de nouveaux milieux écologiques, etc. Mais nous héritons aussi et surtout d’un autre patrimoine, celui-ci négatif, involontaire, et pourtant extrêmement sollicitant : des infrastructures, des modes d’organisation, des institutions du capitalisme devenus des zombies, des communs négatifs, des ruines, des entités à la dérive » [7]

L’héritage est une continuité, un deuil, une charge et une responsabilité. Les ruines sont imbriquées dans les peuples et dans la Technosphère, elles pèsent comme des symboles, des icônes, des hectolitres de pétrole déversés dans l’océan et des tonnes de matières radioactives. Les ruines qui permettent de parler de “communs négatifs” correspondent aux éléments constitutifs de ce que Marco Armiero appelle “Wastocène” [8].

Télévision zombie, Paris 2021

télévision zombie, Paris [Photo : Angelica Ceccato 2021]

Intéressée par la primauté de l’idéologie, de la spéculation et de la fiction dans la construction du récit dominant en ce qui concerne le progrès et l’innovation technologique, je trouve dans les déchets et les ruines l’une des charnières pour un changement de perspective, vers des “communs” non-anthropocentriques, voire négatifs. Je voudrais pécher par auto-référencialité et reproposer dans ce cadre un paragraphe qui fait partie de mon texte de M1, pour le relire à la lumière des concepts de technologies zombies, ruines, et héritage :

« En décrivant une possible “Wastocène”, Marco Armiero est partisan d’une idée selon laquelle il existe des récits toxiques concernant l’anthroposcène et le progrès technologique. Toxiques, parce qu’ils sont exclusifs à une tendance élitiste – pas nécessairement majoritaire – et pour les conséquences écologiques souvent néfastes. La toxicité de ces récits ne montrerait qu’un côté de l’histoire, le côté le plus confortable financièrement, dans un collage de mensonges blancs politiquement corrects. Dans ce sens, l’auteur prend pour exemple le cas de l’effondrement du barrage de Vajont et la mort de tout un village de montagne dans le nord de l’Italie en 1963, éclipsé par une période de boom économique. Un autre exemple de récit toxique pourrait être toute hagiographie de Steve Jobs qui ne dépeint pas l’exploitation des mines de cobalt au Congo. Pour Armiero, ce sont ces mêmes récits toxiques qui nient ou ignorent les déchets des grandes et petites roues du Progrès, made in Silicon Valley ou Shenzhen.

La Wastocène décrite par Armiero n’est qu’un des innombrables -cènes possibles, et recourt à une imagerie faite de ruines et d’épaves, de microplastiques et de boues radioactives, de désillusion et d’accomplissement techno-dystopique. La Wasetocène est le dysfonctionnement d’une modernité réduite à l’état de déchet. Le Progrès prétend l’existence d’une chasse d’eau réelle et virtuelle pour tous déchets humains, méprise une modernité dysfonctionnelle en virtu d’une efficacité sans pertes. Le Progrès prétend de bâtir monuments blancs glabres de poussière, tuyaux parfumés au chlore et au citron, connexions rapides et plastiques invisibles. » [9]

Selon Paul B. Preciado, « Les villes sont des machines socio-architecturales qui peuvent produire de l’identité » [10]. Les ruines de nos villes nous produisent, elles sont des ruina ruinans perpétuelles, elles sont virales et visqueuses comme des hyperobjets [11]. Dans des villes comme Rome et Athènes, les ruines sont des marchandises et des fétiches pour des groupes de touristes assoiffés, mais aussi des obstacles à une smart-ification néolibérale de la ville-même. Construire des bâtiments et des métros signifie se confronter à des ruines et choisir si les recouvrir de coulées de béton géantes ou les protéger dans des vitrines en verre dans une salle du Louvre, un choix qui dépend souvent du prix. Une relique d’il y a quelques milliers d’années noyée dans quelques mètres de béton, un événement dramatique effacé de l’histoire par commodité et meilleur prix, un mégot de cigarette flottant dans la mer Égée, un satellite mort dans son orbite cimetière. 

Dans Wastocène, rien n’est naturel et rien n’est artificiel. Comment pouvons-nous hériter de technologies parasites si nous ne pouvons pas nous en débarrasser ? Quelles sont les expériences technologiques qui font de nous de meilleurs médiateurs de notre planète, habitants du Cosmos ? 

 

 

[1] Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, et Diego Landivar, Héritage et fermeture: une écologie du démantèlement, Paris : Editions Divergences, 2021.

[2] Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde: sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme, trad. par Philippe Pignarre, Paris : La Découverte, 2017. 

[3] Alexandre Monnin, José Halloy, et Nicolas Nova, « Au-delà du low tech : technologies zombies, soutenabilité et inventions. », in Low tech : face au tout-numérique, se réapproprier les technologies, Ritimo, Passerelle 21, 2020, 120‑28.

Garnet Hertz et Jussi Parikka, « Zombie Media: Circuit Bending Media Archaeology into an Art Method », Leonardo 45, no 5 (octobre 2012): 424‑30, https://doi.org/10.1162/LEON_a_00438.

[4] Ibid. [1] P. 28

[5] Bruno Latour, Où atterrir? comment s’orienter en politique, Paris : La Découverte, 2017.

[6] Ibid. [1] P. 33

[7] Ibid. [1] P. 96-97

[8] Marco Armiero, Wasteocene: Stories from the Global Dump, Cambridge : Cambridge University Press, 2021.

[9] Angelica Ceccato, dir. Gwenola Wagon, « PLANÉTARIETÉ SATELLITAIRE Digressions sur l’ascension, la suspension et la chute des satellites artificiels », Paris : EUR ArTeC, 2021. P. 22.

[10] Paul B. Preciado, Charlotte Mandell, et Virginie Despentes, An apartment on Uranus: Chronicles of the Crossing, Londres : Fitzcarraldo Editions, 2020, p. 189. Traduction par l’auteure : « Cities are socio-architectural machines that can produce identity ». 

[11] Cfr. Timothy Morton, Hyperobjets : philosophie et écologie après la fin du monde, Saint-Etienne : Cité du design, 2018.