mais où est Jason Holliday ?

L’entreprise a été chaotique quoique riche d’enseignements pour ce dernier rendu. Je suis dans un premier temps revenu à l’écrit sur ma méthode d’observation de l’interface Splice (1). J’ai ensuite commencé à produire un podcast, mais l’entreprise a été semi-fructueuse (2). Je reviens dans un dernier temps sur ce chantier vacant et comment il peut me permettre d’avancer (3). J’inclus ici ces trois étapes. Ces trois phases ne constituent pas un discours linéaire, elles se contredisent même en certains points. Je pense que ces contradictions ne sont pas à occulter à ce stade de la recherche : elles me renseignent sur les controverses à éclaircir.

 

PHASE (1) : DÉMARRAGE, MISE EN VEILLE

 

Depuis le début de l’année universitaire, mes recherches s’orientent vers l’industrie numérique du sample. Mes deux derniers rendus ont été des tentatives de contextualisation de l’objet « échantillon sonore » dans une interface particulière, la plateforme Splice. J’ai tout récemment commencé un travail de veille sur la plateforme.

L’objectif de cette veille consisterait à recueillir des informations et fournir des observations sur un pack de sample en particulier. Le pack de sample choisi pour l’analyse le sera de manière assez aléatoire, par exemple en choisissant un pack parmi la catégorie « What’s New Today ». Il s’avère en effet que les packs présentés sous cette rubrique sont adressés à des genres musicaux assez diversifiés.

L’analyse du pack sera à fournir d’après le modèle suivant. Des classes sont ajoutés au fur et à mesure des veilles. Je ne sais pas encore exactement quelle place prendra l’analyse de ces packs dans l’argumentation.

Titre du pack :

Studio (concepteurs du pack) :

Vidéo : Oui/non

Genre(s) (vignette/dans le texte de présentation) :

Nombre de samples « boucles » :

Nombre de samples « one-shot » :

Featured story : Oui/non

Instruments/matériel utilisé à la conception du pack :

Mots-clés texte de présentation :

Remarques sur certaines entrées

– Distinction boucle/one-shot : le player audio de Splice permet de filtrer les samples d’un pack ou d’un corpus donné en fonction de s’ils sont des « boucles » ou par opposition des « one-shot », le sample « à usage unique », « non répétable en tant que tel ». La répartition des samples d’un pack entre ces deux catégories nous renseigne déjà sur les types d’usages incités par son créateur.

Featured story (oui/non) : Les « featured stories » sont une mise en contextualisation supplémentaire du pack de sample. Par exemple, concernant le pack « Blown Out Beats » du studio Sonic Collective, la « featured story » s’intitule « Get to know Zone Drums » et présente brièvement la supposée personnalité et les influences musicales du créateur du Pack, Zone Drums.

– La « instruments/matériel utilisés à la conception du pack » porte un rapide coup d’oeil sur l’importance qu’accordent les créateurs du pack à mentionner le matériel utilisé. Pourquoi le matériel est-il cité et dans quelle mesure le matériel utilisé supporte un argumentaire de vente ?

Quelle importance prend la rareté ou la supposée « qualité » du matériel dans cet argumentaire ?

Ces interrogations touchent du doigt la question du « prestige » du son produit par un instrument une fois immortalisé dans un enregistrement numérique.

Expressions et mots-clés du texte de présentation : cette classe a pour objectif d’identifier les termes et expressions utilisés pour décrire le contenu du pack de sample. Il sera alors possible d’observer des tendance concernant les thèmes utilisés en fonction des genres musicaux des sample packs.

Genre : Comment les utilisateurs tirent du sens de ces catégories musicales ? Comment ces catégories musicales opèrent dans des processus culturels ?

 

PHASE (2) : REVIREMENT

 

L’idée de cette deuxième maquette a émergé très récemment. Elle s’est imposée d’elle-même dimanche dernier (5 décembre 2021) alors que j’étais déjà depuis temps en train de rédiger un texte documentant l’évolution de ma méthode artisanale de collectes de données sur Splice (voir phase 1).

Dimanche soir, donc, je commençais à regarder le documentaire Portrait of Jason (1967) de Shirley Clarke. D’une durée de 105 minutes, le film documentaire est composé d’une succession de séquences au cours desquels Jason Holliday raconte divers évènements de sa vie mouvementée en tant qu’homosexuel noir dans les Etats-Unis des années 1940, 50 et 60. Souvent une cigarette ou un verre à la main, Jason Holliday est tantôt assis dans un large fauteuil, allongé sur un canapé ou à même le sol. Nombreuses sont les séquences finissant en fou rire, rire nerveux, rire enivré.

Aux alentours de la huitième minute, Jason Holliday dit : «  I’ve spent so much of my life being sexy, as you can see, that I haven’t got anything else done. I’ve been ballin’ (?) from Maine to Mexico, […] but I had a swell time, you understand ? » La traduction des sous-titres fournies de la copie fournie par La Cinetek indique  « J’ai passé tant de temps à être sexy, comme vous voyez, que je n’ai rien fait d’autre. J’ai baisé du Maine au Mexique, et j’en suis pas plus riche d’un dollar. Mais je me suis bien éclaté ». A ce moment exact, j’ai tout de suite remarqué que j’avais déjà entendu cette phrase de Jason Holliday autre part. Cet « autre part » est un morceau de musique. Seulement, impossible de me rappeler de ce morceau. Rocambolesque, n’est-ce pas ?

Il est assez fréquent d’identifier un sample dans un morceau de musique sans pouvoir se rappeler du morceau initial duquel il a été extrait. En revanche, la situation inverse était inédite pour moi.

J’ai donc décidé de parler de cette impression inhabituelle dans une deuxième maquette de podcast. Les deux uniques sources sonores utilisées sont l’extrait en question (que vous pouvez écouter ci-dessous) et ma voix. Par exemple, ce qui ressemble à des nappes de synthétiseurs de musique ambientest le résultat de la manipulation du sample à l’aide d’un sampler/séquenceur.

J’ai pris beaucoup de plaisir à produire cet épisode maquette. J’ai consacré un certain temps à déterminer quels types de sons je voulais tirer de l’enregistrement et cela passe par une phase d’« épuisement » du sample. Cette étape est toujours pleine de surprises. J’aimerais traiter de cette phase d’épuisement dans un autre épisode car elle en dit beaucoup sur ce qu’est le sampling en tant que processus ; le décrire à l’écrit serait très pénible à lire !

 

PHASE(3) : ACIDITÉ D’UN FRUIT PAS TOUT A FAIT MÛR

 

Je me lançais la semaine dernière dans l’élaboration d’une deuxième maquette de création sonore. Cette maquette avait pour projet de documenter ma « rencontre » avec une voix, celle de Jason Holliday, hors du cadre musical dans lequel je l’avais pour la première fois entendue. Ne pouvant me rappeler du morceau dans lequel je l’avais pour la première fois perçu, j’ai décidé de réinterpréter cet extrait. J’ai donc samplé l’extrait d’une durée d’à peu près 15 secondes et ait commencé à jouer avec sur mon sampler. J’ai aimé manipulé la voix dans tous les sens et en tirer des sons éthérés, tirés dans le temps. C’était un peu comme déjouer l’oubli de ce morceau où l’on entendait ce même extrait. Au bout d’un certain temps, je me dis que je préférerais même ne pas me remémorer ce morceau, qu’il en était mieux ainsi.

Au-dessus des sons que je tirais de la manipulation du sample, je voulais initialement dire un texte écrit sur cette drôle d’impression qui consiste à rencontrer des enregistrements, quels qu’ils soient, dans des objets esthétiques différents.

Seulement, je ne suis satisfait ni du texte, ni de son « interprétation », ni de sa relation avec la matière musicale. Le tout résultait en quelque chose de pesant alors que ça n’avait pas lieu d’être, et je trouvais le texte creux. En revanche, j’avais pris du plaisir à jouer avec le sample. Comme je l’évoquais lors du premier rendu, travailler à partir d’une matière très limitée appelle à des modes de contournement de ces limites, qui peuvent s’avérer féconds. Je ne sais donc pas exactement comment parachever cette idée. Retravailler un texte ? Abandonner la parole et se concentrer sur ce qui me satisfais le plus, à savoir en l’occurrence le jeu autour du sample ?

Et puis, il y a peut-être autre chose. Écrire un mémoire, puis parler encore dans un podcast : tout cela est très centré sur le langage écrit, même si la parole est accompagnée voire ornementée de son dans le podcast. Ce format me paraissait approprié il y a encore quelques semaines, et j’avais aimé maquetter le premier épisode car je pouvais expliquer des phénomènes sonores propres au sampling en ayant des exemples à l’appui, exemples que je peux moi-même créer.

En effet, l’usage unique du langage écrit est parfois malaisé lorsque l’on aborde les phénomènes sonores, ce qui rend l’idée d’une interaction voix/son attrayante dans le cadre de la partie créative de mon projet. Seulement, je ressens aussi l’envie d’expérimenter plus librement, et de laisser à l’auditeur le choix de l’interprétation sans imposer un discours sur un mode didactique. J’aimerais pouvoir faire dialoguer recherche et création sans avoir à faire le pont grâce au cheatcode du langage écrit.

Une tierce solution serait d’alterner entre des épisodes de podcast comprenant du texte et d’autres n’en comprenant pas selon les thèmes que je souhaite aborder, l’idée étant de faire coïncider chaque épisode avec un thème important de la recherche.