Et si la relation que nous entretenons avec le reste du vivant avait des points communs avec la relation que nous entretenons avec nos morts ?

Par hasard, j’ai découvert l’ouvrage de Vinciane Despret « Au bonheur des morts »[1]. Je cherchais des infos sur son travail autour de notre rapport aux animaux et je suis tombée sur une conférence au sujet de son enquête qui a donné lieu à ce livre. Je me dis que si elle s’est intéressée aux deux thèmes c’est que quelque part il doit bien y avoir un lien. Que ce soit avec les autres vivants ou avec les morts, Vinciane Despret, nous propose de modifier nos manières de penser pour les faire exister autrement.

Au fur et à mesure de mes propres recherches, je comprends qu’avec les autres formes de vie comme avec les morts, il y a des choses que nous ne comprenons pas, des dialogues impossibles, des jugements rationnels qui nous empêchent d’expérimenter et de modifier nos façons de les percevoir et de concevoir notre lien à eux. De plus pour les morts comme pour le reste du vivant, nous ne sommes pas particulièrement utiles, mais nous pouvons trouver des moyens de cohabiter et créer des histoires communes, dans la mesure où nous sommes là ensemble que nous le voulions ou non et nous partageons des territoires tout aussi concrets que symboliques.

Dans son livre, Vinciane Despret raconte différentes histoires qu’elle a glâné durant son enquête. Cela m’a permis de réfléchir à mes propres histoires avec les morts.

Je n’ai pas beaucoup côtoyé la mort depuis ma naissance. J’ai perdu ma grand-mère paternelle il y a environ 15 ans et ma grand-mère maternelle il y a 5 ans. Je me souviens de deux rituels très différents. Lors du décès de ma grand-mère maternelle, j’avais demandé à l’une de mes tantes qui régnait sur la gestion de « l’après » s’il était possible de voir ma grand-mère une dernière fois. Elle m’avait botté en touche avec un certain dédain, comme si ma requête était absurde et déplacée. Une fois que ma grand-mère était morte sur son lit d’hôpital, elle a littéralement disparu. Lors de l’enterrement, je ne me souviens même plus si son cercueil était présent. Je me souviens de grandes couronnes de fleurs. Je me souviens que pour donner du sens, j’avais contacté la pasteur pour lui parler de ma grand-mère, afin qu’elle en tienne compte durant son sermon.

Dix ans après, du côté de ma grand-mère maternelle, aux Pays-Bas, nous avons veillé sa dépouille pendant plusieurs jours. Son corps était placé dans une petite pièce fraiche et sombre, elle avait l’air d’un vieil indien. Cette veillée n’était pas religieuse elle était juste rituelle pour les proches et toute personne qui voulait venir la voir une dernière fois. Ma sœur avait même participé au choix des vêtements et des bijoux. J’ai adoré ce moment. A plusieurs reprises nous nous sommes recueillies avec ma mère, ma sœur, mon oncle en cercle autour du cercueil ouvert. J’ai également aidé mon oncle à préparer un powerpoint pour l’enterrement. Bref, une grande place était faite pour ce passage. Cela nous a rapproché entre vivants. Le lien avec mon oncle a complétement changé.

J’ai également perdu un homme que j’aimais énormément, c’était mon mentor, il est décédé à 73 ans. Je l’ai vu une heure avant sa mort dans sa chambre d’hôpital, il était dans un coma très agité, il semblait lutter de toutes ses forces. Je me suis sentie comme une intruse, je n’ai pas bien su quoi faire de moi. Je l’ai pleuré quelques jours plus tard à l’église. Mais je n’ai pas vraiment pu partager mon chagrin. C’est la seule fois de ma vie que j’ai bu un cognac à 10h du matin. Depuis, j’essaie d’être en contact avec lui, mais je le sens très loin.

Plus je pense aux morts, plus il y en a qui émergent. J’ai perdu un oncle adoré lorsque j’avais 8 ou 9 ans. C’était le frère de ma mère. C’est la première fois que j’ai vu ma mère pleurer. Je me souviens que mon oncle vivant au Pays-Bas avait pu se donner la mort avec un programme d’euthanasie car il avait un cancer des poumons en phase terminale. Ma mère a selon moi commis l’erreur de ne pas nous emmener avec elle à l’enterrement. Sa mort reste ainsi un drame flottant.

J’ai toujours suivi les rituels que l’on m’imposait culturellement. Toutes les autres actions que je menais lors d’un décès, une promenade silencieuse dans la nature, une bougée allumée, une photo en guise de souvenir, une lettre à la personne morte, étaient des pas de côté informels et souvent solitaires. Je me rappelle également de ma grand-mère à chaque fois que nous tombions sur une plume d’oiseau, elle me disait que c’était son mari décédé qui pensait à elle.

Ces derniers jours, en faisant des recherches j’ai découvert différentes nouvelles pratiques funéraires occidentales en lien avec la forêt et la nature :

  • L’humusation qui permet aux défunt.e.s de servir de compost.
  • Les forêts cinéraires où l’on peut choisir un arbre ou un espace pour déverser les cendres et se recueillir régulièrement

J’ai également rencontré un projet de deux étudiantes de la HEAD à Genève qui ont travaillé sur des formes d’urnes qui seraient transmises à des personnes en fin de vie dans le but d’y mettre des objets, des messages qu’elles souhaiteraient laisser pour leurs proches. Une fois remplies les urnes seraient scellées puis brisées par les proches après le décès pour découvrir les messages et objets laissés.

En partageant avec Ella mon envie d’intégrer notre rapport aux morts dans mon travail, elle m’a parlé d’un cimetière qu’elle avait visité à Londres il y a quelques années, un lieu qui ne servait plus de cimetière actif et qui était devenu un parc dans lequel on laissait aussi les plantes libres de pousser et se développer. Je pense que ce parc est celui qui a servi de base à toute la réflexion que j’ai faite l’année dernière autour de l’écologie queer. Car c’est le terrain qu’a utilisé Matthiew Gandy, l’auteur de « Ecologie Queer, nature, sexualité et hétérotopies »[2] paru en 2012.

A l’époque le thème d’écologie queer n’était pas du tout développé. Pour Matthiew Gandy, il s’agissait d’expérimenter les liens entre écologie urbaine et théorie queer en analysant ce lieu inclassable et marginal où se côtoie homosexuels, biologistes et promeneur.e.s qui s’adonnant à des activités radicalement différentes avec comme point commun une immersion dans la nature. Etrangement, il ne parle pas de la présence symbolique et matérielle des morts. C’est pour cela que sans Ella, je n’aurais sans doute moi-même pas fait le lien.

Or c’est un exemple de lieu au sein duquel peuvent se côtoyer des expériences artistiques, sensuelles, expérimentales entre toutes formes de vivants et de morts.

[1] Vinciane Despret, Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2015

[2] Matthiew Gandy, Ecologie queer – nature, sexualité et hétérotopies, Paris, Eterotopia, coll. « Rhizome », 2015