Je suis arrivée à Naples un mois trop tôt.

Mai 2020

Moi et google translate : Buongiorno, mi chiamo Pascale, sono una studente di Parigi 8 in Francia. Ho fatto una domanda per un erasmus a la vostra accademia a settembre. Volevo sapere se l’università inizierà normalmente a settembre e come iscriversi ? Grazie mille!

Accademia Delle Belle Arti di Napoli : ciao io spero che  per settembre tutto sia tornato normale!!!! tu comunque fai l’iscrizione 

Juin

Moi : Hello, So I did my inscription on the link below and I am now finalising my pedagogical contract for Paris 8. I have a question, these classes will take place in september? Grazie mille! Pascale

Accademia Delle Belle Arti di Napoli : Dear Pascale I still  don’t know which courses will start in September and which in March but don’t worry because if everything will return to normal there will be no problems ….. and if some courses will not take place once in Naples you can change your choices!

31 août

Accademia Delle Belle Arti di Napoli : Hello I’m prof Girosi from the Erasmus office in Naples. how is it going in your countries (about COVID 19?). Here in Italy the government is very strict about the reopening of schools and face-to-face lessons! We still don’t know what the regulations will be. Hopefully, the academy should reopen in mid-October (for the first semester).

J’avais déjà confirmé ma location et pris mon billet d’avion pour démarrer en septembre. Ainsi, un 25 septembre j’ai atterri à Naples.

Jour 1 : La personne qui me loue l’appartement vit à Bruxelles. C’est donc sa mère, Marina qui est chargée de m’accueillir. Elles me conseillent toutes les deux de prendre un taxi. Le chauffeur en question est odieux et roule comme un malade. Je lui ai donné une adresse, mais Marina m’a laissé un whattsap audio que j’essaie de lui faire écouter malgré la vitre COVID qui nous sépare et le fait qu’il conduise sur l’autoroute. Il marmonne, je ne sais pas s’il a compris.

Sur le chemin, je commence à découvrir Naples. Les magnifiques immeubles du 19ème siècle, colorés, décrépits pour certains et cette vue sur la mer depuis les différentes collines. J’essaie de noter le nom des rues pour y retourner.

Le chauffeur me dépose en me hurlant dessus parce que je l’ai questionné sur le prix de la course. Malheureusement, je manque de répartie en italien. J’essaie vaguement de lui dire « calma ti, calma ti ». Il m’a fait payé le prix maximum. J’ai été élevée depuis petite à penser que les chauffeurs de taxi en Italie sont des arnaqueurs. Un stéréotype qui a sans doute coloré notre rapport dès le départ. Qui l’avait coloré avant même que nous nous rencontrions.

Je me sens vulnérable de ne pas bien parler l’italien, j’ai vite l’impression d’être jugée, mise dans la case « touriste ». Je le vis comme une insulte. Encore un stéréotype.

Accrochée à google map, je suis le chemin que Marina m’a indiqué et je descends une rue en escaliers accueillie par une dame de 70 ans qui me fait de grands gestes et me parle en français avec une voix rauque et autoritaire. J’aime tout de suite Marina. J’arrive dans mon appartement, une mini maison sur deux étages. Deux autres personnes m’accueillent. Un couple retraités amis de Marina qui a fait les travaux et le ménage. Tout le monde est si gentil. Je baragouine quelques mots en italien dans l’espoir qu’ils comprennent que je les trouve très sympathiques et que je suis aussi très sympathique. On teste les clés, Marina me montre le Wifi, m’explique qu’il faut toujours laisser les fenêtres ouvertes à cause de l’humidité, car c’est une très vieille maison. Mais quand je sors ou quand je dors, il faut fermer les volets, on ne sait jamais les gens peuvent grimper. Je ne pense pas que qui que ce soi grimpera, mais jusqu’ici j’ai scrupuleusement obéi à Marina.

Le trio s’en va. Me voici seule chez moi.

Je m’installe et dehors j’entends une émission pour enfant à la télé avec une petite fille qui chante par-dessus et deux hommes dans la rue qui se racontent des histoires en hurlant. Par la suite, j’entendrai aussi régulièrement au milieu de la nuit des feux d’artifices. Il paraît que cela correspond à la sortie de prison d’un parrain de la camorra. Il paraît aussi simplement que les napolitains adorent les feux d’artifice. Parfois, je participe aussi de loin à un anniversaire  « Tanti auguri a ti, tanti auguri a ti… ».

Je suis dans une enclave très populaire à quelques minutes du quartier de Vomero, plutôt chic. Je vis entourée d’escaliers et de chats. Il y en a plein les rues. Extrêmement bien traités. Des gens laissent des croquettes et de la nourriture. Depuis mon bureau, je vois la mer. C’est la première fois de ma vie que je vois la mer depuis là où je loge. En Suisse, il faudrait que je paie 6x plus cher pour avoir vue sur le lac Léman. A Saint-Ouen, j’avais vue sur un immeuble de gens déprimés.

C’est l’une des premières différences qui me frappe avec Paris. Malgré le bruit et la pollution des scooteurs qui hurlent et crachent dans de petites rues minuscules. Malgré les amas de déchets, de poubelles et les crottes écrasées. Il y a une atmosphère gaie et presque douce au sein du chaos. C’est bruyant, c’est crade, mais  c’est joyeux.

Et ce n’est pas parce qu’il fait beau, car le lendemain de mon arrivée il y a eu une tempête qui a déraciné des arbres et une pluie diluvienne s’est installée durant 3 jours.

Le premier week-end seule, j’ai un peu décompensé : qu’est-ce que je fous là ? Je ne connais personne. Je ne connais pas la langue. Se balader masqué dans les rues, ne pousse pas au contact. Il paraît qu’il faut du temps pour que toutes les parties de soi arrivent à destination. Il paraît aussi que lorsque cela ne se passe pas si bien c’est plutôt bon signe cela veut dire que l’aventure a commencé.

Il a fallu que je parte en randonnée avec Daniela, une guide française installée du côté d’Amalfi, découverte sur internet, pour arriver vraiment. Il a fallu que je trouve un moyen pour me connecter à la nature pour savoir que je pouvais ici aussi m’évader.

J’ai pris le bateau de Naples à Sorrento. Là, je suis montée dans un bus qui m’a emmené à Santa Agatha, sur les hauteurs de la côte amalfitaine. Santa Agatha est un tout petit village. Pourtant, il y a des magasins, des cafés, des pâtisseries, boucheries, tout est ouvert et habité durant toute l’année.

Nous traversons le village avec nos masques. Nous nous éloignons pour retrouver un sentier côtier. Nous croisons plusieurs hommes âgés qui s’occupent de leurs plantations. Nous croisons aussi des artichauds abandonnés, chou-fleurs, brocolis, figuiers. Un panneau qui nous annonce qu’il y a de tout petits chiens, mais qui sont très nerveux. La touriste romantique que je suis a envie d’être un vieux jardinier avec son chien. 

Daniela s’arrête et pointe trois rochers dans la mer.

Selon la légende contée dans l’Odyssée d’Homère, Parthénope vivait avec ses deux sœurs sur de petits îlots rocheux à la hauteur de Sorrento sur la côte amalfitaine. Joyeuses et insouciantes, elles passaient leur journée à chanter et jouer de la musique se nourrissant des marins échoués qui passaient par là. Trois sirènes mi femmes mi oiseaux dont la puissance d’attraction n’avait jamais été bravée avant l’arrivée d’Ulysse. Celui-ci averti du danger, ordonna à son équipage de se bouchonner les oreilles et curieux d’entendre les sirènes en toute sécurité se fait attaché au mat de son bateau.

Le stratagème fonctionne, Ulysse réussit à passer son chemin. Parthénope et ses sœurs, humiliées et bafouées, se suicident en se jetant à la mer. Le corps de Parthénope s’échoue sur l’île de Mégaride qui deviendra Neapolis (Naples).

Parthénope symbolise la virginité, le chant et la mort et son lien symbolique avec Naples est très fort.

C’est peut-être ça qui rend la ville si attirante, être construite sur un mythe aussi puissant fait d’attirance et de répulsion, d’amour et de mort, de violence et de poésie.

Si je sais que la manière dont je perçois la ville aura d’une manière ou d’une autre un impact sur mon travail, j’ai eu de la peine à faire un lien précis, jusqu’à ce que je tombe sur cet extrait tiré du livre « La Peau » de Malaparte décrivant Naples.

« Une odeur étrange flottait dans l’air. Ce n’était pas l’odeur qui descend, au coucher du soleil, des ruelles de Toledo, de la piazza delle Carrette, de Santa Teresella des Espagnols. Ce n’était pas l’odeur des friteries, des tavernes, des urinoirs, nichés dans les ruelles fétides et sombres, qui montent de la via Toledo vers San Martino. Ce n’était pas cette odeur jaune, opaque, gluante, faite de mille effluves, de mille troublantes exhalaisons, “de mille délicates puanteurs” comme disait Jack, que les fleurs fanées, amoncelées aux pieds de la Vierge dans les tabernacles aux coins des rues, répandent dans toute la ville à certaines heures du jour. Ce n’était pas l’odeur du sirocco, qui sent le fromage de chèvre et le poisson pourri. Ce n’était pas non plus cette odeur de viande cuite qui, vers le soir, monte des bordels et se répand à travers Naples, cette odeur dans laquelle Jean-Paul Sartre, marchant un jour dans la via Toledo, sombre comme une aisselle, pleine d’une ombre chaude vaguement obscène, respirait la parenté immonde de l’amour et de la nourriture. Non ce n’était pas cette odeur de chair cuite qui pèse sur Naples vers le coucher du soleil, quand la chair des femmes à l’air bouillie sous la crasse. C’était une odeur d’une pureté et d’une légèreté extraordinaire : maigre, légère, transparente, une odeur de mer poudreuse, de nuit salée, l’odeur d’une antique forêt d’arbres en papier. »

L’année dernière j’ai eu de la peine à trouver des courants artistiques témoignant d’un rapport sensualisé à la nature. J’ai trouvé une certaine résonance avec l’art issu de l’écologie queer et des mouvements écosexes qui invitent à revisiter radicalement nos liens aux éléments organiques et non vivants. Ce sont des approches qui embrassent l’étrange, qui stimulent de nouveaux imaginaires et s’émancipent résolument de toute forme de politiquement correct.

Le champ lexical utilisé par Malaparte pour décrire les odeurs, mélange le glauque et le sensuel, le pur et le poisseux. Un texte similaire à celui-ci serait-il envisageable pour décrire une promenade en forêt ? Je ne dis pas que cela n’existe pas, mais je n’en ai pas trouvé. L’inconscient collectif des villes offre-t-il un champ imaginaire plus rugueux que celui que nous construisons autour de la nature ?

Nous avons définitivement un rapport à la nature fait d’attirance et de répulsion, de dégoût et d’envie, d’amour et de mort. Peut-être qu’en désacralisant la nature comme nous avons désacralisé les villes, pourrions-nous envisager un rapport plus sain et plus juste avec le monde organique. Sensualiser notre rapport à la nature est une forme d’acte politique, c’est ce que revendiquent les mouvements écosexuels. Sous une autre forme, c’est ce dont parle Baptiste Morizot et surtout ce sont il fait l’expérience en tant que pisteur. Mais bon je vais m’arrêter là pour cette fois.

Je ne pourrais finir cet article sans partager un son.