Un son suffira : réflexion sur l’auto-limitation des moyens de création dans les musiques électroniques et électro-acoustiques

La première étape du projet de recherche-création entrepris s’est conclue l’année dernière par la rédaction d’un mini-mémoire accompagné d’une ébauche de la partie créative du projet accompagnant la recherche théorique. Pour ma part, cette première année a surtout été l’occasion de faire le tour des questionnements centraux à ma recherche. Il paraît maintenant évident qu’il est impossible, en deux ans, de s’attaquer au nombre de problématiques suggéré dans ce rendu d’étape.

Ma recherche s’inscrit dans le thème général du statut du document sonore dans les musiques électroniques. Elle s’intéresse au processus d’attention aux sons du réel tels qu’ils apparaissent à l’oreille de l’auditeur dans les musiques électroniques. L’un des postulats de base de cette recherche est que la recontextualisation des sons du réel dans les compositions musicales créée dans l’écoute des espaces fictionnels virtuels. Ne pouvant jamais être sollicités volontairement par les artistes, ces fictions n’en demeurent pas moins participatives d’un imaginaire collectif. Elles nourrissent, dans le cas des musiques électroniques, une façon de vivre collectivement la musique au travers de la fête.

La partie créative de mon projet intitulée Absolute Freedom From Distorsion consistait à dériver d’un unique échantillon sonore d’une trentaine de secondes plusieurs morceaux. En a résulté un mini-album constitué de sept morceaux. La piste d’ouverture révèle l’« identité » du fragment sonore utilisé (voir fichier audio).

En proposant à l’auditeur la source utilisée dès l’introduction de l’album, la finalité est de rendre compte des possibilités offertes par la traitement numérique des sons (filtrage, écho, réverbération, bit reduction, raccourcissement, looping, inversement du mode de lecture,etc.) sans devoir se focaliser sur leur origine. . Là où les instruments so D’un échantillon d’une trentaine de secondes peuvent naître une infinité d’objets musicaux. Cette proposition a aussi pour but d’interroger sur l’ultra-disponibilité des enregistrements du réel à l’ère numérique en tant que matériau créatif.

Internet regorge de bibliothèques de sons, et il est très facile d’extraire la bande son de n’importe quelle vidéo étant hébergée sur un serveur accessible depuis son ordinateur, légalement ou illégalement. Pour qui intègre les sons du réel dans ses propres productions, Internet apparaît alors comme une ressource inépuisable de matériau. Ressource infinie qui peut apparaître aussi comme intimidante. Comment faire le bon choix de son ? Ne pourrais-je pas trouver encore “meilleur son” ? Le doute persiste aussi longtemps que la recherche s’étend. Ce sentiment se ressent d’autant plus que toutes les ressources sont théoriquement accessibles sur un même espace. 

En se contraignant à une ressource unique comme dans Absolute Freedom From Distorsion, le geste de recherche du son descend d’une échelle et passe de l’échelle macroscopique à microscopique. Il ne s’agit plus de trouver un enregistrement brut qui satisfasse quelque critère esthétique qu’il soit, mais plutôt de déceler dans l’enregistrement lui-même, après manipulation, ce qui nous y intéresse. Ce sont ici les outils numériques et analogiques de manipulation qui révèlent des qualités sonores mais aussi de nouvelles singifications auparavant inaudibles. 

De nombreux services en ligne proposent, en échange d’un abonnement payant, l’accès à des sample packs, des « paquets d’échantillons ». Ces paquets sont en général confectionnés par des sound designers donnant à l’ensemble des sons choisis une cohérence générale. Ces packs peuvent être destinés à un style musical en particulier, être une compilation de sons provenant d’un instrument, ils peuvent aussi se présenter comme fournissant des sons garants d’ambiances particulières (sombre, atmosphérique, chaleureux, etc).

Splice est le service du type le plus largement répandu. L’entreprise est valorisée à plus de 500 millions de dollars selon le média Billboard1 et comptait en 2019 plus de 3,5 millions d’utilisateurs à travers le monde2. Utilisée indifféremment par des musiciens amateurs (bedroom producers) que par des hit-makers, Splice promet un accès rapide, pratique et des sons de haute définition à ses utilisateurs.

Splice ne se contente pas d’être une banque de sons. La plateforme se propose aussi d’accompagner les artistes dans leur processus créatif et de savoir se vendre en tant que « créateur de contenu ».

Nous pouvons notamment lire sur ce billet de blog conseillant aux artistes des idées de marketing digital : « Vous n’aimez pas écrire ? Considérez faire des vidéos à la place. L’idée est la même, mais beaucoup de gens trouvent plus facile de filmer et de monter des vidéos, plutôt que d’écrire des billets de blogs. La qualité de vos vidéos n’a pas à être incroyable. La présente montée des vloggers rend totalement acceptable le fait de publier des vidéos brutes filmées sur votre téléphone » [traduit de l’anglais].

Dans l’esprit Splice, l’échantillon sonore est un outil permettant aux artistes de produire une musique, qui, à elle seule, ne permet pas de construire une « image de marque ». Celle-ci doit être accompagnée d’une stratégie de marketing de « création de contenu », qu’il soit musicale ou extra-musicale.

Dans l’esprit de notre projet de recherche-création maintenant, qu’est-ce que signifie l’auto-limitation de ses moyens de création ; écologiquement, économiquement, éthiquement ?

Qu’est-ce que l’inflation des ressources sonores à l’usage des musiciens traduit ?

1https://www.billboard.com/articles/business/tech/9602227/splice-music-creation-platform-producers-samples-analysis/

2https://www.statista.com/statistics/1096682/splice-users-worldwide/#:~:text=Splice%3A%20total%20users%20worldwide%202017%2D2020&text=In%20March%202019%2C%20it%20was,just%20under%20a%20year%20earlier.