Traduction, transcréation et création trans’
Je suis arrivé·e en Angleterre le 13 septembre 2025. J’ai d’abord été choqué·e. Un changement brutal. Le goût du pain et des tomates, les fruits emballées dans des boîtes en plastique, l’huile de palme présente dans tous les aliments mais aussi les sondages raciaux, genrés et intrusifs. À mon arrivée à la fac de Leeds, toute une batterie de question : ma nationalité, mon appartenance ethnique, ma religion, mon identité de genre, mon orientation sexuelle… À la demande de logement aussi. J’ai renseigné ce qu’il était obligatoire de renseigner, j’ai choisi de ne pas répondre au sujet de l’identité de genre et l’orientation sexuelle. Je me suis sérieusement demandé·e ce qui allait être fait de ces informations. Je n’ai toujours pas la réponse, j’ai seulement remarqué certaines choses. Dans ma résidence universitaire, en colocation, je me suis retrouvé·e avec une italienne, deux australiennes, une canadienne et une suédoise. J’ai tenté de nouer des liens avec d’autres personnes. Le premier jour, j’ai rencontré un kazakhstanais. Plus tard j’ai rencontré ses colocataires : un indien et un japonais. Du reste de ce que je savais, les autres venaient aussi d’Asie. J’ai commencé à remarquer une ségrégation. Les Anglais étaient entre eux, les étudiants étrangers, quant à eux, étaient séparés en deux groupes : les occidentaux et les asiatiques. Je n’ai rencontré aucun étudiant venant d’Afrique.
J’avais donc choisi de ne pas préciser mon genre mais avait été contraint·e de renseigner mon sexe. J’avais indiqué que la mixité ne me gênait pas. Je me suis retrouvé·e dans un appartement en colocation avec uniquement des femmes. J’ai plus tard appris qu’elles avaient demandé un appartement en non mixité. Malaise lors de mon coming-out non binaire. Des bonnes réactions mais elles savent donc que j’étais né·e femme, elles m’ont perçu·e comme telle dès le départ car elles se croyaient en non mixité. Des bonnes réactions mais du mégenrage quand même.
L’anglais offre des propositions à première vue exaltantes comparé au français en termes de non binarité. Le they est perçu comme un idéal de neutralité et l’absence de genre dans les adjectifs et la plupart des noms communs invoque une libération du genre plus que bienvenue et en arrivant en Angleterre, j’avais presque réussi à oublier mon genre – enfin mon sexe – et comment les gens me perçoivent. J’ai dit à mes colocataire : “By the way, I use they/them as my pronouns”, elle avait l’air d’avoir compris. Ça me paraissait pourtant tellement simple. Mais il y a ce “she” qui est intervenu et je me suis demandé si, malgré le fait que je ne sois pas genré·e dans leurs adjectifs, je le suis dans leur tête.
Tout semblait plus facile le premier jour. Il n’y avait que le stress de l’avion, de l’arrivée, du déménagement dans un nouveau pays. Il n’y avait pas le genre. J’ai eu beau rencontrer des gens, j’étais à l’intérieur de moi, je ne me disais pas “iel me voit comme une fille, vite, il faut que je lui dise que je n’en suis pas une”. J’avais juste une interaction. Je n’ai pas pensé que ces personnes pourraient parler de moi à d’autres gens, et qu’en le faisant, iels me genreraient.
Jamais une seule fois mes colocataires ne m’ont genré·e correctement. Je corrigeais à demi-voix, ça ne changeait rien.
L’anglais a fini par devenir pire que le français. En français pas d’hypocrisie, je sais que les gens me perçoivent obligatoirement par mon genre et je peux les corriger. Je sais que – même si évidemment la langue peut créer des biais et modifier notre perception des choses – le neutre en anglais ne change rien, il rend même les apparitions du « elle » exacerbées, unique pronom représentatif de mon genre démontrant l’image que les gens ont de moi.
J’ai passé ma première année de master à me demander comment bien traduire la non binarité en français. À travers plusieurs romans, j’ai navigué à la recherche d’identités non binaires traduites de l’anglais au français pour constituer mon corpus. J’ai remarqué que dans ce corpus constitué de trois romans, il y avait des erreurs, des coquilles, des lapsus au sujet du genre des personnages mais jamais de contre-sens. Ces lapsus nous montrent les biais qui habitent les traducteurices, même celleux qui sont les plus attentif·ves au sujet de la traduction d’identités non binaires. J’avais pour projet d’étudier ces traductions, d’en trouver des ratées.
J’ai fini par réaliser quelque chose : une société sans genre aurait obligatoirement un langage non genré mais un langage non genré n’implique pas obligatoirement d’exister dans une société non genrée.
Mon projet de création est parti de la volonté d’inventer une société fictive présumément disparue dans laquelle le genre n’existait pas. Sa langue est – dans mon imaginaire – tout aussi neutre que ses mœurs. Avec mon idée de traduction, je voulais potentiellement présenter un comité de traducteur·ices tentant de traduire de fausses archives retrouvées de cette société disparue. Cependant, ces archives n’étaient jusqu’ici pas censées être montrées.
J’ai réalisé qu’en anglais, même avec un pronom neutre existant, les gens ne l’utilisaient pas donc j’ai pensé à ne pas leur laisser le choix. Pourquoi ne pas créer une langue neutre pour une société neutre ?
Je me passionne depuis longtemps pour les conlangues et voulais déjà passer une partie de mon mémoire sur ce sujet, je me dis donc que je ne sortirai pas trop de mon cadre déjà posé et que la création d’une langue ne serait que le prolongement de mes problèmes de traduction.
Ayant fait face à de nombreuses difficultés personnelles cette année, j’avais déjà pris la décision d’effectuer une troisième année au sein du master ArTeC dans le but de pouvoir perfectionner mon mémoire, affiner mes volontés de poursuite vers un projet doctoral et de simplement prendre du temps. Je pense que ce temps peut m’être utile. J’aimerais créer une langue : un vocabulaire, un système de sonorités, des caractères typographiques… J’aimerais créer une langue complète et la penser comme intraduisible. J’aimerais créer une langue intraduisible et tenter de la traduire pour pouvoir penser au mieux la façon de parler au neutre en français. J’aimerais créer une langue neutre.
