Souriez aux voisins le matin

Par : Ambre GUIDICELLI

Ressasser l’égarement.
Ressasser le ressassement. 

L’égarement comme méthode. Ou une manière de ne pas s’arrêter, pas vraiment. Comme protocole de fuite, par peur de la fixité. Se promener et ne pas savoir immédiatement où l’on va. Se jeter dans le vide.

S’égarer, mais pour trouver quoi ?

Dans un contexte où Internet est structuré par de grands réseaux centralisés, des flux continus et des logiques de captation de l’attention, l’égarement peut apparaître comme un risque supplémentaire de dispersion. La possibilité d’ouvrir une infinité d’onglets, de passer d’un site à l’autre sans friction, semble condamner toute tentative de repos ou de promenade. 

Pour autant, se perdre ne signifie pas forcément être perduxs. Cela dit, faudrait-il encore qu’il soit possible de choisir de se perdre. Chercher sans savoir ce que l’on cherche, digger les recoins humides, croiser quelques lichens puis continuer son chemin. 

 

Certainxs artistes travaillent précisément à la surface de l’interface, là où l’on rencontre les œuvres, à travers des gestes inhérents au médium, qui explorent ses conditions même de navigation, d’accès et de temporalité. Cliquer, déplacer, revenir en arrière. Ces œuvres peuvent être comprises comme des utopies, ou du moins comme des pistes : des protocoles d’égarement, parfois hantés, qui décalent peu à peu nos manières d’habiter le réseau.

Les formes cinématographiques contaminées (par les autres médiums et par celui de la page web), de 365 Day Project (2007) de Jonas Mekas, provoquent des aller-retours, créent des dialogues intertextuels au sein d’une temporalité fragmentée, où coexistent des images Super8 et caméra DV. Se trouvent des haïkus qui représentent des images, et des images qui représentent des mots, dans un double mouvement d’ekphrasis où l’écriture et l’image échangent continuellement leurs rôles. En sautant dans le temps, entre les jours et les mois, se dévoilent autant de montages que d’individus.

Dans cette même logique, la constellation de pages et d’itérations de Being Human (1997-2007), hébergée sur bram.org, site web d’Annie Abrahams, articule une réécriture en continu du projet qui est sans cesse réouvert et (re)visité. Un devenir constant. À travers des éléments interactifs sur ces interfaces expérimentales demandant une participation distribuée, l’artiste repense la manière dont la performance, l’intimité et la présence peuvent être créées en ligne. L’interface propose des gestes, des clics, des saisies textuelles, de l’attente et des prises (ou non) de décision. Tout autant de possibilités d’actions comme des frictions, des hésitations ou encore des incertitudes. Le chemin n’est ni unique, ni clair. Il nous faut naviguer à travers des hyperliens imbriqués, qui ouvrent d’autres hyperliens, dévoilant un réseau labyrinthique de pages. Cette structure résiste à la consommation linéaire et réoriente l’attention vers l’exploration et la dérive, dans un agir ensemble, en ligne. Au fil des ans et au fil des pages, des poèmes, des bouts de phrases ou de peaux, et un travail sur la solitude. Des visages et des voix pour se sentir rassurée, se sentir moins seule, pourtant seule face à l’écran. Mon ordinateur me demande mon prénom, et m’embrasse. Comment se sent un ordinateur lorsqu’il reçoit un baiser ? Des fenêtres colorées s’ouvrent de manière incessante et altèrent la promenade dans des battements de cœur. Je laisse défiler les pages, impuissante, avec la crainte que cela ne s’arrête plus. Est-ce la solitude de se sentir hantée ?

Entre exploration et déambulation, je continue mon errance, et consomme malgré tout les images. Avec Immemory de Chris Marker ou sur le site d’Atsuko Uda, je pratique des multitudes de survols, je clique un peu partout en cherchant où c’est possible d’aller sans vraiment voir. Les arborescences me perdent, dans le flux, je m’égare encore plus loin. 

Comment alors raccrocher mon attention sur ces propositions presque infinies ? Si l’égarement est possible, encore faut-il des lieux qui l’autorisent. Alors comment arriver à s’arrêter, sur une page, une œuvre, s’y perdre ? Sans faire trop vite, sortir du clic rapide et recréer une déambulation qui laisse le temps de contempler, fabuler, se promener, retrouver le temps de l’entre-image.

Couper Internet.

Pour accéder à son texte, Beverly Chou impose de couper le wifi et propose ainsi un exemple de slow net parmi d’autres. Ainsi, des bribes d’utopies se dessinent avec des design plus simples laissant entrevoir des sites leurs structures, demandant moins d’engagement, libérés des publicités et autres trackers. Une simplicité qui peut alors agir avec une forme d’opacité invitant à la recherche. bram.org, sa typographie arial, et son aspect collage incite à la fouille, reconstitue un plaisir de l’attente, du moins récrée de la temporalité. Dans ces gestes et pensées ; rendre Internet individuel, limiter la bande passante, quitter les réseaux dominants et emprunter des chemins alternatifs ; réside une possibilité de faire communauté et habiter les ruines autrement.

Il faut donc creuser :  où sont ces ruines et comment y accéder ?

Le site web d’Atsuko Uda, nécessite une extension (le lecteur Flash étant obsolète), celui de Jonas Mekas est pris dans une mutation et Immemory s’actualise, change de médium. Advient un besoin de comprendre nos environnements numériques, leurs technologies (plus ou moins obsolètes), et, en quelque sorte, se faire archéologue ou technicien/nes des médias. Décortiquer les corps des machines puis entrer dans l’interstice. Là où des graines pourront être plantées, suivre les champignons et les formes qui émergent de l’intérieur. Des hyperliens infinis ou sans suite. Errer sur la page ou la seule échappatoire est le retour en arrière, fermer la fenêtre.