Pour une écologie de gobelins ?

Par : Angeline VERRIER

Pour une écologie de gobelins ?
Une en-quête sur le royaume de Grottenbahn

        Septembre 2025, je suis arrivée à Linz, en Autriche, pour y effectuer mon séjour d’Erasmus au sein d’un département photo à l’université des arts de la ville. Pour une ville marquée d’un passé tourmenté, je fus étonnée dans le bon sens du terme d’y voir une certaine inclusivité et militantisme anti-fasciste. Même si la ville a redoré son image, Linz reste contrastée :  des stickers anti-fascistes font face à ceux fascistes sur des mêmes poteaux dans la ville. La présence de drapeaux LGBTQIA+* et de drapeaux palestiniens me rassurait tout de même. Avant mon arrivée, j’ai fait des recherches sur ce que je pouvais faire ou visiter là-bas. Une des premières recommandations fut de me rendre à Grottenbahn, une attraction touristique. Il s’agit à l’origine d’un fort datant de 1830 utilisé pour installer la station de montagne de la Pöstlingbergbahn par la TEG (Tramway une Elektrizitätsgesellschaft), puis réquisitionné par la suite en 1906  pour en faire une attraction touristique avec un circuit de dragon, dans la ville de Linz, en Autriche.  Il ne s‘agit pas d’une réelle grotte, l’intérieur est entièrement artificiel. De 1917 à 1919, un musée de la guerre fut installé en ce même lieu.  Malheureusement (ou bien heureusement si l’on observe la gueule du dragon) gravement endommagé par une bombe en 1945, il fut reconstruit en 1948 par la sculptrice Friederike Stolz, surnommée “la mère de Grottenbahn”, qui se chargea de la rénovation. Après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale dans une ville profondément marquée par le nazisme et le nationalisme, il était temps de faire évader les esprits. Contes de fées, monde des lutins, miniatures du Linzer Hauptplatz, pour faire rêver les petits et les grands. 

        Etrange d’avoir un lieu comme celui-ci dans une ville comme celle-ci où celui dont il ne faut pas prononcer le nom a grandi. En haut d’un mont caché par un dense brouillard qui surplombe la ville de Linz, on lève la tête et au loin on y aperçoit dans les nuages un royaume enchanté. Die Linzer Grottenbahn sera alors notre terrain d’en-quête que nous allons explorer…

  • Capitalisme Féerique, l’écologie attractionnelle au service d’une socio-économie 

        Telle une potion magique, plusieurs ingrédients différents vont composer ma recette critique.   Dans Le Réalisme capitaliste. N’y a-t-il pas d’alternative ?, Fisher propose de nommer le postmodernisme ou capitalisme tardif par un “réalisme capitaliste” qui signifie, pour lui, davantage l’idée que le capitalisme nous est présenté comme le seul système politique et économique viable et qu’il n’y aurait pas de meilleure alternative faisable ne laissant alors pas la place à l’imagination d’autres systèmes socio-économiques. Dans les champs de l’art et de la culture  :

“Le réalisme capitaliste tire sa puissance de la façon qu’a le capitalisme de subsumer et de consumer toute l’histoire qui précède : un des effets produits par son “système d’équivalence », capable d’assigner une valeur monétaire à chaque élément culturel, que ce soit de l’iconographie religieuse, de la pornographie ou Das Kapital.”

(Chapitre 1, p.10, “Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme”)

        Le réalisme capitaliste soumet ainsi la culture à la production dirigée par les lois marchandes et l’aliénation. Grottenbahn est une belle illustration d’un site historique et d’utilité fonctionnelle qui s’est vu devenir un commerce et une attraction touristique. Une évolution qui suit celle de notre monde aujourd’hui sur le bûcher, en pleine crise climatique, si je puis dire chaos climatique. Pour un lieu capitaliste réaliste, cette grotte artificielle est une bonne manière de réinvestir ce lieu, de l’exploiter et d’en récupérer des bénéfices. Ce qui est intéressant de manière sociologique, c’est que les spectateurs·rices·x–consommateurs·rices·x n’ont alors pas le sentiment de contribuer à un schéma économique lorsqu’iels se retrouvent immergés·ées·x dans un monde fantastique de nains.  L’esthétique fantaisiste et maximaliste intrigue et rappelle des contes qui nous sont à tousxtes familières. Je salue ainsi les efforts en marketing de Grottenbahn.

        Linz est une ville qui se veut en accord avec le climat, de par ses nombreuses initiatives écologiques (démarches, initiatives artistiques, manifestations et marches du climat, monuments comme Der Lichtbrunnen), d’après le peu de temps que j’ai passé ici et des flyers que j’ai collecté.  Pour qu’une écologie se mette en place, il lui faut bien des moyens de subventions… Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à ce lieu, bien avant d’arriver à Linz, je me suis créé tout un imaginaire. Ma déception fût immense quand j’appris par mes recherches qu’il n y a pas de réelles parois rocheuses, de réels stalactites, de réels cristaux, de réelles traces minérales…

        Alors pourquoi qualifierai-je Grottenbahn comme étant un lieu d’écologie attractionnelle plus que d’autres ? Par attractionnelle je fais référence au cinéma d’attraction qui correspond au début du cinéma (fin XIe siècle et début XXe siècle), mettant en avant les décors, avec des trucages, se distinguant alors du cinéma narratif. Son unique but était d’émerveiller les spectateurs·rices·x, selon le théoricien Tom Gunning. George Méliès aurait pu construire le Grottenbahn mais avec une lune anthropomorphe à la place d’un circuit dragon. La notion de spectacle se retrouve dans une attraction qui nous présente des tableaux de vies d’une société de nains ou comme seule interaction, notre attention. Pour revenir encore plus en arrière chronologiquement, le terme de “Fantasmagorie” était utilisé pour désigner les images produites des lanternes magiques (l’ancêtre du cinématographe) ; Walter Benjamin utilise ce terme pour parler de l’industrialisation, des progrès techniques et de leurs illusions dans l’imaginaire collectif. Une idéologie du progrès, de la marchandisation, de la productivité qu’il analyse par la fantasmagorie, pour en déterminer les dégâts dans la détermination de ce que peut être une œuvre d’art.  L’attraction au sens où je l’emploie est de l’ordre d’une dimension spectaculaire, visuelle et consommatrice. Dans notre société actuelle la surconsommation des images de par la surpublicité est un exemple d’attraction visuelle. Le capitalisme de Fisher appliqué à cette attraction est alors basé sur une codépendance des consommaretruse à un désir/une demande d’illusion. La société du spectacle comme le nomme G. Debord, est une société d’illusions où les relations humaines sont devenues des rapports marchands, où le spectacle est le moyen de manipulation de la masse par la médiatisation des rapports sociaux. C’est pour cela que cette nouvelle dimension du capitalisme déguisé je la nomme, un capitalisme féerique.

  • Le petit peuple au service du capitalisme

        Au cours de ma visite de la ville, je suis bien entendu passée par KAPU, un centre culturel antifasciste. J’y ai trouvé un zine intitulé ” For Chaos! For the Wild! For the Horde!” avec pour couverture une image de gobelin qui m’a tout de suite attirée. Heureuse de ma trouvaille, je ne puis tarder de lire ce manifeste.

        Les gobelins sont des créatures du folklore européen, sournoises et habitant généralement dans des grottes ; elles sont ici  métaphores de toutes les communautés et personnes opprimées dans la société.  Ils détestent l’écocide planétaire, la déforestation, l’esclavage cruel des humains et non humains et animaux. Ils se définissent par une meute de créatures différentes, en bande ou une malice. Ils vivent en méritocratie, sans hiérarchie, sans rôles genrés, sans leaders. Il gèrent leurs disputes sans police ou tribunal. ” We hate your world of Hierarchy, Coercion, Adjudication, and Property. Therefore, we must destroy you.”  “Nous devons vous détruire” revient très souvent dans le texte tel un refrain. Même s’ils disent ne pas aimer la violence et être une communauté pacifist e, ils détestent encore plus le pacifisme dogmatique suicidaire, un principe collectif de non-violence qui mène à une auto-destruction par une inactivité, une passivité militante.   Ils détestent notre monde en croissance constante, la colonisation, l’invasion et le génocide avec nos méthodes sombres. Ils se doivent donc de répliquer avec une violence légitime en tant que seul moyen de se faire entendre et de militer. Leurs méthodes  pouvant être qualifiées de violentes découlent tout droit en conséquence de nos actes. Pour nous détruire, les gobelins volent, nous cambriolent, fouillent nos ordures afin d’acheter des outils pour nous vaincre. Ils nous empoisonnent, nous poignardent. Ils sabotent nos hideuses machines, créent des virus pour nos appareils électroniques. Également de manière non-violente, les gobelins se veulent diplomates et sont présents parmi nos tribunaux et notre justice. Ils répandent leurs idées par la littérature comme avec ce zine. Le texte se termine sur la description physique des gobelins, en plus de correspondre à notre imaginaire fantastique, c’est-à-dire crasseux avec des cheveux en bataille portant des chapeaux mignons et des chaussures pointues, les gobelins seraient également parmi nous sous l’allure d”humains. L’empire qu’ils combattent est notre industrie et civilisation, si je peux préciser notre société actuelle. Ils sèment des graines et propagent le saule pour détruire bitume et canalisation. Les gobelins prônent un retour à la nature, en fabriquant et en utilisant des technologies éco-responsables, accessibles pour tousxtes. Ils apprennent la magie de l’écologie pour vivre sans nuire à nos terres. Ce texte est une entière métaphore des luttes éco-anarchiste et anti-fascistes, des personnes qui ne se retrouvent plus dans notre société actuelle, une société capitaliste avec un retour de la droite au pouvoir. Les gobelins sont des militants écologistes usant d’une violence nécessaire à la survie de la planète pour un avenir pour tous êtres vivants.  Quand on observe le zine, on y voit un sous-titre ” a Goblincore Primer” soit un guide du goblincore. D’après les définitions que l’on peut trouver sur le net, celle de Wikipedia est la plus enrichie :

“Goblincore is an internet aesthetic and subculture inspired by the folklore of goblins, centered on the celebration of natural ecosystems usually considered less beautiful by conventional norms, such as soil, animals, and second-hand objects.”

À partir de l’adresse <https://en.wikipedia.org/wiki/Goblincore>

        Cette subculture est décrite comme étant anticonsumériste car l’esthétique principale du goblincore se constitue de choses (objets, vêtements, éléments naturels) trouvées ou fabriquées ; la récupération est la clé pour être un gobelin. Cette esthétique est aussi présente au sein de la communauté LGBTQIA+, les personnes non binaires, genderfluid, queer, … s’y retrouve majoritairement par le fait qu’elle n’est pas conventionnelle aux normes sociétales et esthétiques. “No gender, only bugs”. L’identification aux cafards n’est pas anodine, ce sont des êtres qui dégoutent dans l’imaginaire collectif qu’on trouve repoussants, qui dérangent. Ce qui est intéressant en ce parallèle, c’est également le jeu de mot anglophone. En effet bug veut dire cafard mais également les bugs internet. Ce qui est intéressant dans la figure du gobelin, c’est qu’il est un être repoussant et marginalisé. Les Gobelins sont des saboteurs, pour militer ils font  usage de ruse et de piège. Comme lu précédemment, ils créent des virus et hackent.            Le Gobelincore par ce zine est ainsi rattaché à une cause politique, de l’ordre du militantisme anti-capitaliste et écologique. Dans le domaine des arts et de la culture, comment appliquer le goblincore? Cette esthétique et nouveau mouvement politique se fonde sur une relation avec l’environnement d’une part et d’autre part sur la collecte, la fabrication, et le réemploi en voie d’une écologie sociale et politique. Dans une optique de recherche-création le protocole du glanage doit être alors mis en avant.

  • Eco-sabotage, soyons des gobelins.

        Au sein de notre capitalisme féerique, la question d’écologie attractionnelle fonctionne sur un principe premier de marketing et de green washing (stratégie marketing faisant croire aux consommateurs.x.ices qu’ils œuvrent pour la cause climatique).  Dans le cas de notre site d’en-quête, Grottenbahn déguisé sous l’allure d’une grotte est le nid de Smaug.                                                                        Notre époque traverse un épisode climatique important, notre terre est en souffrance, nos relations entre humains et non-humains également. On parle aujourd’hui d’Anthropocène, une ère géologique marquée par la destruction des écosystèmes par l’activité humaine. Dans le cadre de mon investigation, j’aimerais davantage utiliser le mot Capitalocène qui met l’accent sur le capitalisme comme cause fondamentale de la crise climatique à l’échelle planétaire. Grottenbahn n’est qu’une mise en relief de ces concepts contemporains, où les matériaux humains remplacent le minéral, où la présence humaine devient néfaste pour l’environnement et leurs actes et conséquences pour la survie des êtres vivants et non vivants. La question que nous nous posons alors est comment, dans un monde capitalisé, est-il encore possible de se rendre compte de la matérialité d’un lieu si la nature est recouverte, ou remplacée par de l’artificialité ? Par quel protocole de recherche, d’expérimentation ?

        J’aimerais alors proposer d’appliquer le goblincore dans une pratique de recherche-création, en voie d’un écosabotage de Grottenbahn. Le sabotage mentionné dans le zine militant renvoie à une pratique défensive, celle d’entraver et déjouer des actes adverses. Dans son ouvrage “Écosabotage : de la théorie à l’action“, Anaël Chataignier nous explique que pour lutter aujourd’hui, les tactiques de sabotage sont des “pistes à creuser quand la situation l’impose”. Il réinterroge les pratiques de sabotage dans une politique radicale, car en effet et malheureusement ” la situation est tellement grave et les perspectives qui se profilent pour les décennies à venir sont tellement dangereuses pour l’évolution de nos sociétés” qu’il faut désormais prendre des risques si cela peut sauver des vies. Rendre actif le militantisme écologique qui englobe également des questions sociales, de l’ordre des droits humains (si bien que les gobelins n’ont plus foi en les êtres humains), des questions économiques, des questions politiques, des questions féministes, …

        Je me suis donc rendue sur place afin de pouvoir poursuivre mon étude. Malheureusement, l’attraction est fermée en hiver pour des raisons de sécurité dû à la météo neigeuse. Déçue, je voulais tout de même pouvoir collecter de la matière afin de proposer une production en réponse aux questions précédentes. Je me suis appliquée au glanage photographique, j’ai pris plein de photographies afin de pouvoir constituer ce que j’appellerais des échantillons du lieu. Ces échantillons vont permettre d’analyser visuellement Grottenbahn et sa composition en matière de matériaux, montrant alors l’artificialité et l’empreinte humaine. Initialement, je voulais créer une matériauthèque du lieu, il s’agit d’un lieu (dans ma recherche il aurait été fictif, dématérialisé sous la forme d’un médium virtuel et visuel) où sont conservés des échantillons de matériaux pour pouvoir apprendre dessus, les consulter, nous informer ; c’est également un lieu où les matériaux vont être stockés à des fins de réemploi. Ne pouvant pas étudier les profondeurs de la grotte, je dus me résoudre à ses parois extérieures. Mes échantillons contiennent alors : des bribes des matériaux utilisés pour les murs et infrastructures des diverses constructions présentes, des statues fantaisistes, des poubelles, des lampadaires, des morceaux de l’hôtel et restaurant tout droit sortis de Shining, la porte en bois massive ainsi que le sommet de l’église qui surplombe ce mont enchanté, etc… Ma matériauthèque visuelle du lieu ressemblait davantage à un patchwork d’images aléatoires si l’on ne connaît pas le protocole. Je me suis alors dirigée sur une nouvelle idée, d’autant plus qu’il me manquait la dimension de sabotage. Dans une dynamique d’être des gobelins pour protéger notre terre et combattre une société capitaliste, je me suis demandée comment nous différencier des personnes aux convictions autres qui ne veulent pas participer à cette révolution. Sur internet, pour pouvoir accéder à des sites internets et vérifier que l’on n’est pas des intelligences artificielles, des robots, des captchas sont mis en place. CAPTCHA signifie “Completely Automatic Turing Test to Tell Computer and Humans Apart” et peuvent prendre différentes formes, celle qui va nous intéresser est la plus connue où il nous est demandé de sélectionner les images présentes correspondant à un mot clé. La reconnaissance d’images est plus facile par les humains que les bots. Dans ce type de Captcha visuelle, les images sont brutes, non retouchées, pixelisées. Il n’y a pas d’artifices. Ici l’objectif serait de détourner l’usage initiale des captchas servant à protéger le site des scalpers, des hackers, de sécuriser les processus de virement en ligne etc…, en  bloquant l’accès au site internet de Grottenbahn. Seuls les gobelins peuvent y accéder en comprenant le sens de la demande à effectuer pour déverrouiller l’accès. Si l’on échoue, on est supposé être des non-gobelins. Cette captcha fictive, permet aussi de sensibiliser les personnes sur les matériaux environnant du lieu d’enquête, et plus généralement les faire se questionner sur notre ère du Capitalocène.

        Voici la simulation :

Bibliographie :

A venir, des gobelins l’ont volé.