Objets-racines

Après la présentation du mercredi 3, je crois qu’il vaut mieux que j’écrive sur mon travail plutôt que d’écrire sur quelque chose d’autre. Je parlerai du travail d’Octavia E. Butler pour le 3eme article. Je reprends ce que j’avais écrit pour la présentation mais que je n’ai pas suivi :’( .

Mon projet est un jeu vidéo dans le quel des objets hautes technologie se posent la question des conditions de leur existence. Pour le développer, il m’a semblé nécessaire d’interroger un héritage colonial présent dans les logique de production de leur composantes matérielles. Il me semblait pertinent de suivre la piste de l’histoire de la production de matière première en parallèle de l’histoire coloniale pour y répondre. Je me suis intéressé au contexte du XVIeme siècle dans l’Amérique sous occupation espagnole car il permet de mettre en lumière la correspondance de la production de matière à la structure du système colonial.

A plus grande échelle, je souhaiterai suivre une sorte de généalogie des conditions d’existence de ces objets en relation à la transformation ou reconfiguration de l’occupation coloniale dans le temps et ses contextes. Pour ce moment de master, j’essaye d’y esquisser une sorte de façon de faire pour la suite de mes recherches.

J’ai donc commencé par mobiliser (m’éduquer) l’histoire coloniale puis me suis dirigé vers un champs plus spécifique de l’histoire, celui qui concerne les sciences, techniques et savoirs. Ce dernier champs de discipline me semblait très pertinent pour poser la question de l’héritage pris dans mon questionnement sur le gestes et les pratiques. La discipline se doit d’interroger leurs relations et le contexte de leur définition.

Pour m’aider à traverser ces champs disciplinaire, je travaille à l’aide d’une pensée de l’objet technique qui émerge dans un contexte européen post-moderne que je rapproche des concepts définis par un mouvement de décolonisation qui émerge dans le contexte sud américain dans les années 80/90. Ce qui rapproche histoire des techniques du XVIeme siècle, pensée de l’objet technique dans le contexte européen et la pensée décoloniale américaine se lie à une question commune de la modernité qui émerge dans ce premier siècle de la colonisation américaine. Mieux définir ce qui est entendu par « modernité » (notion large, multiple et très plastique) est l’un des objectifs de cette année.

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J’ai essayé pendant les deux ans de master qui me précèdent de rendre un travail trop orienter sur l’histoire. Pour cette année de rendu final, je pense plutôt travailler à distinguer trois dimensions de geste qui se répercutent et résonnent à plusieurs niveaux. La première est celle de la mécanique du jeu vidéo activée par la joueur.euse. La deuxième décrit le geste de ma recherche principalement définis par les ponts entre plusieurs disciplines et pensées nécessaires pour appréhender une troisième dimension, celle du geste plus central, le geste d’une technique de production de métaux qui apparaît dans le contexte colonial.

I. Geste du personnage

La première couche du processus est celle du jeu qui vise à décomposer, délier, à faire fondre l’objet issu des processus techniques pour retrouver son lien au milieu [carte.1]. Dans cette opération le personnage dévoile à la fois l’espace dans lequel il se trouve, qui n’est pas identifiable [comme on peut le voir sur ce qui entoure le personnage image.1 et image.2], mais recompose aussi sa propre corporalité à partir des éléments qu’il saisit dans son milieu [image.3 et 4-1/-2].

 
 
1
 
 
 
4-1
 
 
4-2
 
 

* Uexkull écrit en 1968 combien nos organes perceptifs sont intégrés dans la définition de notre milieu. Ainsi, plusieurs milieux peuvent se concentrer en un espace et s’y partager, s’entre-pénétrer ou bien ne jamais se toucher. Les objets-outils ou autres artefacts (pas forcément de conception humaine) permettent d’intervenir sur nos perceptions et ainsi de transformer, d’étendre, d’appréhender le milieu. Le milieu semble être comme contenu dans les organismes vivants et leur extensions perceptives, sensorielles.

 
 
 
 
 
 
 

[Milieu humain, milieu animal 1968; la carte.1 des liens entre présence/absence, matière, personnage, milieu]

* Le personnage du jeu s’inspire d’un fan-art qui représente un personnage de la trilogie Xenogenesis écrite entre 1987 et 1989 par Octabia E. Butler. Dans cette trilogie, les Oankoli sont une espèce qui se transforme en permanence par ses contacts avec les êtres vivants qu’elle rencontre. Un certain type de Oankoli, les Ooloï, pratique une sorte d’intégration génétique à l’intérieur de son corps et les répéter dans celui de ceux.celles qui l’entoure. La transformation infinie au fur et à mesure des rencontres qui traversent leurs organismes est ce qui réunit les Oankoli. Iels (?) disposent d’organes perceptifs que l’héroïne humaine de la série, Lilith, une femme noire rescapée de l’atomisation de la planète terre par l’humanité, se méprend à voir comme des cheveux. Ces organes leur permettent une autre appréhension du monde que les groupes d’humains qui ont été préservés, bien que redevables, ne peuvent comprendre. Les humains les rejettent et sont profondément révulsés par ce contact forcé.

Son œuvre est une référence pour le mouvement Afrofuturiste. Si l’ont peut en proposer ici une définition large on peut dire qu’il regroupe des œuvres de fictions reconfigurant un futur définit par l’expérience du déportement des populations Africaines d’un continent à l’autre. On peut compléter avec la définition donnée par Mark Dery “speculative fiction that treats African-American themes and addresses African-American concerns in the context of 20th century technoculture — and more generally, African-American signification that appropriates images of technology and a prosthetically enhanced future.”1. Butler propose des outils pour construire un commun. Dans chacune de ses nouvelles ses personnages sont dans la nécessité de construire des groupes de survie « multi ethnique » et multi-espèce. Cela requière une transformation continue de soi et l’acceptation du changement comme unique vérité de ce que l’on pense savoir, percevoir de l’autre (voir pour cela l’œuvre des Paraboles).

Notre personnage n’est pas un Oankoli. Mais l’expérience de Butler, permet de penser à ce que son geste active et la logique d’incorporation de l’objet dans le corps de notre personnage.

 
 
 
 
 
 
 
 

De nombreux d’élément restent invisibles au personnage. Qu’est-ce qui échappe au système de perception de l’objet par le personnage qu’on incarne ? Le processus de décomposition que propose la corporalité du personnage prospecte à partir d’objets mais laisse des espaces vides, des trous, des absences, des invisibles. Je souhaiterais non pas répondre à ses absences mais mettre en scène leur questionnement par le personnage : il serait donc doté d’une sensibilité de perception à ce qui n’existe plus mais qui a laissé des traces.

* Le jeu vidéo We are here because of those who are not de Daniel Braithwaite Shirley 2019 reconstitue des archives oblitérées de l’histoire des personnes trans-noires. Elle provoque notre rapport aux enjeux de la formation de l’histoire et à la place de l’identité dans son écriture. A travers la convocation d’ancêtres et de la présence du joueur ainsi que de leurs musiques nous participons à une procession vers un mémorial des existences trans-noires. Le jeu traverse les couches du temps qui nous sépare de ces oblitérations et du deuil. Les expériences enfouis et oubliées sont reactivées et rappelées à notre dimension spacio-temporelle. Notre passage est cependant soumis à condition.

* Heaven’s Vault, studio Inkle 2019, nous propose dans sa mécanique de tenter de comprendre une langue qui a été oubliée. Le jeu nous emporte dans un travail de l’instabilité et du doute que comprend l’exercice de la traduction et de l’interprétation.

[We are here because of those who are not ; https://www.daniellebrathwaiteshirley.com/; Heaven’s Vault ]

Screengrab of a pixely digital space
 
 
 
 
 

Pour le moment c’est par la musique qu’il me semble pertinent de présenter ces trous, ces oublis, ces gestes de l’histoire coloniale qui n’ont pas été l’objet d’une écriture dû à la question des pouvoir-savoir (et la multiplicité de ces formes d’action: destruction, validation, disparition, ré-articulation… on pourrait faire intervenir Foucault et son archéologie2, Boudieme et son travail sur les savoirs des plantes3 en Nouvelle Espagne), de la construction de l’histoire et de l’inscription.

* Question aussi de la destruction de ces mémoires, una red de agujeros cité par Gruzinski4.

* Le travail de l’artiste americo-aymara Elysia Crampton Chuquimamani-Condori convoque les mémoires des expériences des communautés natives américaines dans ses compositions. On lui prête l’invention du style « épique-poem » [Chino Amobi, James Ferrero], sorte de compositions narratives musicales qui utilisent bout de textes, morceaux de samples, version cappella, shooter de jeu vidéo, bruit de chasse d’eau (…). Ces compositions mettent en lumière une corporalité du son, un lien à son matériaux. En 2016 dans Dissolution of the Sovereign: A time Slide into the Future [https://www.youtube.com/watch?v=kyB6J7Hk3sA&ab_channel=EricHarper qu’il faut absolument écouter] elle fait la proposition d’un futur qui émerge des différentes parties du corps démembré de Bartolona Sisa, figure de la résistance du peuple originaire Aymara en 1781 et condamnée à mort par le pouvoir colonial. « Crampton imagines her spiraling into a distant and utopian future, where the carceral industrial complex had been finally abolished, the earth is almost sterile, and the universe is populated by blind trans AIs of color generated by Sisa’s entrails. »5

La performance dont il est question https://youtu.be/vmjiJmW9NU8.

Un album récent https://elysiacrampton.bandcamp.com/album/selected-demos-dj-edits-2007-2019 et une suite de morceau pour comprendre ce qu’il se passe quand on est en sa présence : https://elysiacrampton.bandcamp.com/track/the-fired-fortress

https://www.youtube.com/watch?v=-p-SSuwW9cw&ab_channel=hospitaldrugs


II. Geste de la démarche de recherche

Pour ma méthodologie d’approche de l’histoire, j’imagine remonter une généalogie des processus de formation de la matière première. Cela semblait pertinent car les enjeux de leur production occupent les entreprises de la colonisation desquelles nos sociétés néocoloniales postindustrielles occidentales sont issues et perpétuent les politiques de la captation et de la prédation. L’intention est ici de rapprocher une pensée de l’objet technique à partir ses composantes à une pensée du processus de la colonisation.

a. Objet technique et modernité

* Latour nous rappelle combien la technique dans la pensée moderne y est centrale. Elle est définie par la saisie d’une matière comme une efficacité, une rentabilité extractible. On pourra alors voir dans l’informe les formes qui structureront le monde. Pour comprendre les structures de la pensée des modernes, il nous initie à l’étude de leur attitude face à leur propres outils scientifiques, comme celui de l’anthropologie et de l’ethnographie dont ils se sont retirés par principe, se tenant à l’extérieur, du côté de l’observation et de l’établissement des savoirs. Se déplacer nous permet de nous rendre compte d’éléments qui ont disparus. En déplaçant le lien que nous projetons entre objets et techniques vers des conceptions autres (voir aussi ce que propose Ingold dans « Les matériaux de la vie »), on peut décentrer [coeur du travail des questions des études subalternes6] et saisir les truchements sur lesquels la « modernité » s’établit.

* Un texte d’Hito Steyerl Langage des choses suit les réflexions de Walter Benjamin sur l’objet comme une cristallisation de système de pensée, de pouvoir et des enjeux du réel. Pour Benjamin, l’objet est une trace un témoin, un nœud de l’histoire (un « hiéroglyphe ») qui émerge à la confluence des dynamiques historiques. Benjamin écrit en pleine période d’industrialisation, à un moment de rupture initié par le développement des modes/mondes de consommation et de production de masse.

* Enfin, Le mode d’existence des objets techniques que définit Simondon dans son travail de 1980 permet d’introduire dans mon questionnement les conditions de cette existence. L’objet technique selon lui « s’individualise » par la transposition d’une action de design humain qu’il va incarner grâce à sa concrétisation à partir de l’agencement de matériaux. [en cours]

[1er schéma provisoire des enjeux]

 
 
 
 
 
 
 
 

b. Modernité et colonialité

La modernité est au centre de la pensée latino américaine (Dussel, Mignolo, Quijano) des années 80/90 réunie dans le groupe Modernité/Colonialité (M/C). S’y développe de nombreux concepts pertinents pour penser l’expérience de l’occupation coloniale et ses enjeux de la production. Ces penseur.euses distinguent dans ce siècle la naissance d’une modernité en 1492 qui est définie par l’expérience de l’occupation et de l’invasion hispanique (les enjeux du savoirs, des science, de la domination, de l’économie, de l’accumulation de capital…). Le concept de système monde-moderne-colonial nous permet de saisir les implications du monde colonial et de ses régimes de production, d’esclavage ou de travail forcé, des savoirs dans une économie mondiale qui se dégage dans ce XVIeme siècle ; la différence coloniale qui rattache à une écriture de l’humanité les systèmes de production, esclavage et travail forcé.

[schéma.2 provisoire des enjeux]

 
 

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Il s’agit pour moi de connecter ces deux schémas entre eux dans l’axe commun de la production de matière première.

Grace à la question de système monde et système de production à la fois développée par le groupe M/C et la pensée de Benjamin mis en lumière par la réflexion de Steyerl, l’objet se décompose et montre la nécessité d’interroger ses chaînes de fabrications7 pour comprendre le signification des objets qui parcourent notre milieu.

III. le geste technique et l’histoire

Je me suis intéressé à l’émergence d’une technique de production d’argent qui apparaît dans et par le déploiement du système colonial dans les régions sud américaines au milieu du XVIe siècle (Cero Rico, Potosi). Cette technique est mise au point dans le système de l’hacienda, sorte d’exploitation agricole ou minière. Un alchimiste dépêché d’Espagne dans l’Amérique coloniale autour de 1555 en aurait été l’initiateur. Je n’ai pas encore trouvé d’information sur le lien avec les personnes qui manipulaient ses procédés extrêmement toxiques lors de son développement dans la cour de l’hacienda. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle porte le nom de « technique du patio ». Elle se réclame d’un héritage alchimique allemand et propose une extraction dite à froid du métal d’argent, plus facile à mettre en place et idéale pour la qualité des minerai d’argent des régions mexicaines et sud américaines.

* C’est par la lecture de l’ouvrage de Kendal W. Brown Mining in Latin America8 et de l’article d’une historienne de la technique Maria Portuondo « La convergence américaine »9 que j’ai pu lier mon travail à cet évènement de l’histoire coloniale de l’exploitation des mines.

 
 
 
 
 
 
 
 

* Le film The Silver and the Cross, réalisé en 2010 par Harun Farocki reviens sur un instant capturé dans la ville du Potosi, sur le site d’exploitation de la mine, dans la toile de Gaspar Miguel des Berrio Depiction of the Cerro Rico and the Imperial City of Potosí 1758. Il y détaille la structure de l’exploitation des mines d’argent. On peut y voir des figures qui ne furent pas l’objet de plus de détail qu’une ombre noire se dirigeant vers les montagnes ou travaillant dans les haciendas pour traiter les minerais d’argent. Il y rappelle la transcription de l’histoire par les autorités coloniales (missionnaires, prêtres..).

https://daata.art/art/the-silver-and-the-cross-2010

[The siler…, Faroki]

Le geste technique de l’amalgation d’argent est au centre de ce travail, car il convoque l’ensemble des axes qui occupent ce projet : la disparition, la construction de la différence coloniale qui s’affirme dans les régimes du travail (esclavage ou travail forcé) et la production de matières premières nourrissant le dessin d’une modernité en construction.

Il demande de procéder à la transformation d’un gisement du métal que l’on veut y saisir. On arrache de la mine des morceaux de roches, les minerais d’argent, dans lesquels sont concentrés en plus ou moins grande quantité des particules d’argent. Suivant la technique qui apparaît en 1555, ce bout de roche est réduit en une sorte de poudre. C’est avec l’ajout d’un autre métal, le mercure, ainsi que d’eau, de sel, que les particules d’argent se dégagent du mélange, une sorte de boue que l’on a travaillé pendant environ cinq mois, formant un amalgame. Il faut alors le nettoyer à l’eau, filtrer les ensembles amalgamé et par l’usage du feu faire évaporer le mercure. On peut imaginer la toxicité que représente la manipulation d’un tel procédé.

Cette technique amorce un changement dans la productivité de matière première. A la fin de ce siècle, l’Amérique sous occupation espagnole connaît un pic de production inédit et l’Europe un bouleversement des échanges établit jusqu’à présent sur la rareté des métaux.

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Je n’ai pas encore fini cette recherche et j’ai de nombreuses questions encore en suspend. Notamment sur l’organisation du travail, la question des traces et de la composition d’une histoire des vies des mineur.ses et des travailleu.ses de l’amalgame.

1Mark Dery (ed.), Flame wars: the discourse of cyberculture, Durham, NC, Duke University Press, 1994, p.136.

2Michel Foucault, L’ archéologie du savoir, Nachdr. d. Ausg. 1969., Paris, Gallimard, 2008, 275 p.

3Samir Boumediene, La colonisation du savoir: une histoire des plantes médicinales du Nouveau Monde (1492-1750), Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2016, 477 p.

4Serge Gruzinski, « Chapitre 2. Mémoire sur commande » dans La colonisation de l’imaginaire: sociétés indigènes et occidentalisation dans le Mexique espagnol, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1988, p. 384.

6Dipesh Chakrabarty, Provincializing Europe: postcolonial thought and historical difference, Princeton (N.J.), Princeton university press, 2007.

7Les chaînes de fabrications sont les étapes que comprend la fabrication et l’émergence d’un objet issu des processus techniques.

8Kendall W. Brown, « Chapitre 2. The lure of gold, the wealth of silver » dans A history of mining in Latin America: from the colonial era to the present, Albuquerque, University of New Mexico Press, 2012, p.

9María M. Portuondo et Cécile Dutheil de La Rochère, « Chapitre 7. La convergence américaine : Méso-Amérique et Amérique du Sud »: dans Histoire des Techniques, s.l., Presses Universitaires de France, 2016, p. 195‑229.