Malédiction et contingence – qu’est-ce que je vais faire de tout ces deniers ?
Je me rappelle assez bien d’un cours durant mes études d’anthropologie à Nanterre, donné par Albert Piette et qui traitait des limites de l’ethnographie. Il avait conclu l’une de ses séances, l’air un peu mélancolique et le regard à la recherche d’un contre-argument lumineux de ses étudiant.exs, sur le fait que les sciences sociales et humaines n’avaient en fait que pour seule polarité du regard ce qui sortait. Il n’était possible de voir que des tendances, des groupements, des similitudes, ou pour reprendre les termes de Severi, des saillances (Severi, 2011). Les faits visibles ne le deviennent que lorsqu’ils se répètent et tous les autres sont leurs ombres dans le regard de la recherche.
Piette m’avait toujours paru quelqu’un frappé d’une mélancolie que je pourrais décrire comme métaphysique, celle torturée par une question aux contours gazeux, qui avait à l’époque fait écho à ma conception de l’anthropologie. J’aimais voir cette science comme la tentative prodigieusement disciplinée, ontologiquement vouée à l’échec mais toujours renouvelée d’être quelqu’un d’autre. Cette volonté assez lumineuse et pleine de rêverie, encadrée par les éléments de langage de l’institution universitaire, devenait comme l’effort le plus vain mais aussi le plus acharné à vivre la réalité autrement que celle de laquelle je ne peux m’échapper. Cette notion même de quelqu’un d’autre, heureusement investie par les approches décoloniales (Abu-Lughod, 2020), est le cœur d’un mystère autant métaphysique que méthodique : Comment changer ? combien y a-t-il d’existences ? L’altérité même proche est toujours éminemment lointaine : façon de dire que la solitude que provoque cette réalisation est un vertige pour qui s’y accroche.
Comment en fait peut-on regarder ce qu’il y a de spécifiquement humain dans l’humanité ? Voilà sans doute une des question d’Albert Piette, une question qui trouvait peu d’écho dans l’anthropologie sociale majoritaire de nos jours. Piette avait donc cherché avec précision comment identifier ce spécifique – cet indescriptible qui ne se situerait pas dans le social mais dans l’être, autant individuel que collectif. Comment savoir ce qui compte ? Mais le regard est déjà un organe de sélection, un premier tri entre l’essentiel et le superflu, une première hiérarchie des signes (Piette, 1996). Observer c’est jouer le jeu de la catégorie au moins pour deux raison : l’attention n’est pas continue, la mémoire n’est pas infinie1. Décrire, deuxième geste de l’ethnographe, est la prolongation de ce problème, et ainsi de suite. J’en reviens à mon idée de l’anthropologie, comme une impossibilité de vivre cette altérité, au moins parce que par force mécanique toute opération de sélection et un processus de perte. Le bon ethnographe est celui qui produit un texte convaincant (Geertz, 1996) dont la véritable ambition est de faire comprendre en composant avec toute la densité qu’a l’altérité, non de faire vivre – faisant donc de la littérature un des enjeux fondamental de la discipline.
Lors de mes déambulations dans les collections de cursed images2, en diggant dans les commentaires d’internautes ou de journalistes, les blogs, les forums et autres, il m’apparaît que l’effort descriptif visant à désigner ces images et leur enjeux est toujours double. L’exercice est d’une part de montrer le sujet d’une image – prise individuellement – et de la décrire en une phrase afin de donner à voir ce qui se passe dessus. D’autre part, cet effort tente aussi de donner le contour du « feeling » que toutes ces images prises ensemble véhiculent, et dont l’image seule serait elle aussi investie. Car c’est bien là que se situe le nœud le plus identifié des cursed images, à savoir qu’il existe un sentiment ou une impression, suffisamment spécifique pour qu’aucun terme descriptif ne soit véritablement adéquat, qui les caractériseraient elles en particulier. Il y a ce que l’image montre et ce que l’image provoque. Chaque image montre à priori quelque chose qui lui est propre, mais donne un sentiment systématiquement comparable, si ce n’est identique, aux autres images du même ordre. En l’occurrence, des images regroupées dans la même collection ou qui correspondent aux critères certes imprécis mais toujours identifiés du cursed. C’est un quelque chose qui se ressent, qui se constate dans l’image ; quelque chose de bizarre. Mark Fisher parle du bizarre comme suit :
« Selon moi, le bizarre est une forme particulière de perturbation. Il implique une sensation d’aberration : une entité ou un objet bizarre sont si étranges qu’ils nous laissent penser qu’ils ne devraient pas exister ou du moins qu’ils de devraient pas exister ici. Pourtant, si l’objet ou l’entité est là, alors les catégories que nous avons utilisées jusqu’à présent pour donner du sens au monde ne peuvent pas être valides. La chose bizarre n’est pas aberrante, après tout : c’est notre conception qui doit être inadéquate. » (Fisher, 2024, p.27)
Le bizarre est un rappel que nos catégories peuvent à tout moment sombrer, qu’il y a des forces capables de les mettre en crise, qu’il existe un ailleurs aux contours tout aussi possible que notre ici. Comme le bizarre, les termes qu’on trouve pour parler du quelque chose que ces images cursed dégagent sont pluriels, mais davantage du côté de la sensation (feeling) plutôt que de la description (sujet des images) : weird, creepy, strange, odd, uncanny, funny, voire même des termes plus précis ou affirmés comme sinister, cringeworthy, ou répulsiv. On trouve aussi beaucoup de termes qui désignent les propriétés de l’image par la négative : unexplainable (inexplicable), uneasy (difficile au sens de perturbant), unusual (inhabituel) ; comme si l’image était parfois plus facile à saisir dans la difficulté qu’elle a à être caractérisée.
Ces termes sont tout ce qu’on possède à ce stade pour désigner le commun des images. Ils sont mes catégories, et, à ce titre, ils m’interrogent. Que dois-je en faire ? En bon apprenti chercheur, je suppose que ces catégories ont une origine, elle sont un rapport spécifique à la réalité, comme le bizarre serait « une forme particulière de perturbation » de nos rationalités. Ces termes sont donc mes indices, ils me dirigent vers un quoi regarder. Ainsi est ma quête : je dois regarder mes images avec attention, je dois les décrire avec générosité, et je dois les unifier dans un discours qui les inclut toutes autant qu’il les explique (Geertz, 1998). Il me semble pourtant que si elles sont là, c’est que quelque chose échappe au langage : ces images ne sont pas limpides, elles sont bel et bien bizarres.
Prenons 4 images :

fig 1. – Collection Twitter – 13/10/16

fig 2. – Collection Twitter – « cursed images 966 » – 20/08/2016

fig 3. – Collection tumblr – 05/11/2017

fig.4 – Collection Reddit – 20/09/19
Une courte description individuelle pourrait ressembler à ça :
fig1. Homme terrifié entouré de pain de mie dans des toilettes publiques
fig2. Bébé habillé de rose regardant l’écran d’un ordinateur cathodique entouré de ses doudous
fig3. Une tête de chien sortant d’une porte remplit l’intégralité d’un couloir.
fig4. Une piscine gonflable dans une pièce intérieure entourée de commodités et recevant des jets d’eaux.
Seules les deux premières descriptions renvoient à une scène possible. La description de la fig4 demanderait beaucoup plus d’éléments pour pouvoir visualiser ce qui se passe. La description de la fig3 demande une précision (il s’agit sans doute d’une maison de poupée) pour se la représenter. Les descriptions des figures 1, 2 et 4 sont questionnantes (wtf ?3 ou qu’est-ce qui se passe dans l’image ?). La fig2 renvoie à une photo tout à fait insignifiante, c’est-à-dire dont les signes ne demandent pas d’interprétation supplémentaire. Seule la fig1 n’utilise pas de flash. Toutes les photos sont bizarres, enfin, pour moi, il y a bien ce feeling. Toutes les descriptions sont au mieux déceptives et au pire inadéquates, elle sont à côté de l’image.
Mes description sont sommaires, mais elles tentent de ne pas trahir les images en les rationalisant de fait. Deux raisons à cela, il est possible d’avoir la description sans les photos, c’est d’ailleurs la majorité des cas où il faut décrire le cursed : donner le bizarre (feeling) et citer des exemples (description des sujets). Dire qu’une tête de chien sort d’un porte et remplit l’intégralité d’un couloir ce n’est pas dire qu’un chien a mis sa tête dans une maison de poupée ; rien de fondamentalement bizarre dans le sujet de cette deuxième description. Mais aussi, il faudrait décrire abondamment pour donner tous les éléments de certaines images, par exemple la figure 4. La scène est extrêmement composite, à la différence des trois autres, au point que tout décrire n’aurait pas d’image. Je ne sais jamais comment aller discursivement au bout ou au plus près – je suis toujours aussi vague et j’ai toujours envie de dire bizarre comme épithète de chacun de mes termes.
Ces quatre exemples ne sont pas véritablement paradigmatiques des cursed images, ils n’en sont que des illustrations partielles parmi des milliers possibles. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de récurrences, je dis qu’il n’y a en fait aucune exclusion : les cursed images peuvent comme tout ensemble afficher des saillances : présence de flashs, d’animaux, d’humains, corps déformés, nuit, yeux qui brillent, etc. Mais ce sont autant de signes qui ne permettront jamais de rendre maudite une quelconque image, autant parce qu’ils sont tantôt extrêmement banals mais surtout parce qu’il existe de nombreuses images ne contenant aucun de ces signes. Des images dont la bizarrerie ne se raconte pas par description (fig2). C’est comme si l’exception était en fait la constance la plus marquante, c’est comme s’il n’y avait que des exceptions. Sans doute je grossis un peu mon problème (c’est aussi une méthode de recherche), mais plus je décris plus la description me semble futile, plus elle manque le quelque chose.
« Comme la Photographie est contingence pure et ne peut être que cela (c’est toujours quelque chose qui est représenté ) — contrairement au texte qui, par l’action soudaine d’un seul mot, peut faire passer une phrase de la description à la réflexion — , elle livre tout de suite ces « détails » qui font le matériau même du savoir ethnologique. » (Barthes, 1981, p.52)
En lisant Barthes et en repensant à Albert Piette je me demande bien ce que je fais en décrivant mes images en long et en large, en m’appesantissant sur le détail, en tentant de classer quelque chose qui l’est déjà – the category is cursed ! Je me demande si voir n’est pas l’unique mode d’accès et qu’en fait je ne peux plus voir (Didi-Huberman, 1990). En fait je ne me le demande pas vraiment : je cherche à l’expliquer. Catégoriser est un problème de chercheur, les images maudites sont un problème de contingence. La contingence peut-elle devenir une catégorie ? Bataille parlait du maudit comme d’un reste, celui avec lequel vous ne pouvez vous empêcher de composer, (Bataille, 1949) celui duquel vous ne pouvez vous départir une fois que vous avez tout fait. Vous devez bien faire quelque chose de tous ces deniers non ?4C’est ma question préférée.
Bibliographie
Abu-Lughod, L. (2020). Écrire contre la culture. Réflexions à partir d’une anthropologie de l’entre-deux. In G. Rozenberg (Ed.), La culture en débat, l’anthropologie en question (Vol. 13, p. 78‑111). Bérose – Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie. https://www.berose.fr/article1886.html
Barthes, R. (1981). La Chambre claire : Note sur la photographie. Gallimard Seuil.
Bataille, G. (1949). La part maudite : Essai d’économie générale (Vols. 1‑2). Ed. de Minuit.
Didi-Huberman, G. (1990). Devant l’image : Question posée aux fins d’une histoire de l’art. les Éditions de Minuit.
Fisher, M. (2024). Par-delà étrange et familier : Le bizarre et l’omineux (J. Guazzini, Trad.). Éditions Sans soleil.
Geertz, C. (1996). Ici et là-bas : L’anthropologue comme auteur (D. Lemoine, Trad.). Métailié, DL.
Geertz, C. (1998). La description dense : Vers une théorie interprétative de la culture. Enquête, 6, 73‑105. https://doi.org/10.4000/enquete.1443
Piette, A. (1996). Ethnographie de l’action : L’observation des détails. Éditions Métailié.
Severi, C. (2011). L’espace chimérique : Perception et projection dans les actes de regard. Gradhiva, 13, 8‑47. https://doi.org/10.4000/gradhiva.2021
Notes
1 Piette avait d’ailleurs essayé de développer des dispositif d’attention continue, notamment en demandant à ses étudiant.exs de le filmer pendant 24 heures non stop.
2Les images dites cursed sont des images photographiques regroupées en collections sur certains réseaux sociaux. Trois collections notamment sont concernées par cette appellation (Sur X, Tumbr et Reddit) et bien que regroupant des images dont le vocabulaire visuel est majoritairement proche de celui de l’horreur, il est difficile de décrire clairement le bizarre qui émane de ces images.
3Pour reprendre un terme populaire pour marquer l’incompréhension et repris comme titre de certaines éditions reprenant des uniquement des images de type cursed. Par exemple : Donat, J.-M. (Éd.). (2020). The What The Fuck! Monte en l’air.
4Repris dans le sous-titre de l’article – renvoie à une punchline de Karris dans Kalash (ft. Booba) : « ma question préférée, qu’estce’que j’vais faire de tous ces deniers. Si jte fends le crâne en deux, quel œil va s’fermer le premier.
