L’université: un donjon dans le jeu de la vie.

Par : Swann NGUYEN-TRAVI

Bière à la main, cigarette dans l’autre; le torse à l’air, couvert seulement par un film plastique, usuellement servant à emballer les aliments pour éviter qu’ils ne pourrissent – l’impression alors de n’être présentement qu’un morceau de viande –, pour protéger la peau présentement coupée de petites coupures béantes où l’encre est venue s’installer; mon ami d’enfance, maintenant tatoueur, m’a obscuri la poitrine, récemment libérée de seins reconnus comme féminins, d’une dague dont la pointe se situe au niveau du cœur. La scarification coopérative et consentante terminée, nous rattrapons le temps, non pas perdu mais passé sans l’un et l’autre, les nouvelles, de lui, de sa femme, de ses parents, de son petit frère.

Aussi perdu que nous, mon ami me raconte qu’il semble se perdre dans des quêtes continuellement annexes sans jamais faire la quête principale. Et nous nous sommes lancés dans une commune refonte du monde, discours allégorique avec l’image des jeux vidéo, les quêtes entremêlées, les opportunités qui semblent secondaires et finalement structurent le chemin majeur.

À un mois de mon départ du Japon, fin de mon semestre universitaire à l’étranger, non seulement je pense à cette expérience, analyse et intellectualise ses détails, mais ce moment me revient à l’esprit parce que: 1. j’ai pris un rendez-vous chez un tatoueur pour graver à jamais mon temps à Kyoto 2. j’ai présenté un prototype de jeu de rôles, composé de quêtes, qui est le prototype du prototype de ma création pour le master, qui n’est lui-même pas la version finale du jeu auquel je voudrais qu’il aboutisse – les deux choses se sont passées à peu près au même moment.

Pendant la première période de cette aventure, j’ai eu l’impression d’être le PNJ (Personnage Non-Joueur) de ma propre vie. Ce n’était pas ma réalité quotidienne à Paris, les urgences qui semblent s’accumuler sans jamais pouvoir les rattraper aussi vite que je puisse courir, mais ce n’est pas non plus le rush acharné et aussi intense qu’éphémère de deux semaines de vacances dans une région nouvelle à visiter et découvrir. Un entre-deux, une bulle où rien ne m’atteignait vraiment – bien sûr, ce n’est qu’une illusion, parce que la vie ne s’arrête pas aux frontières douanières historiquement, socialement et politiquement construites, j’emporte mes dettes financières et mon handicap, entre autres, avec moi –, jusqu’à ce que sonne la fin du semestre et la deadline des rendus pour les divers cours. Un retour à une réalité traditionnelle et chronique.

Le fait de ne pas appartenir à la culture a fortement contribué au fait de me sentir PNJ, d’être un peu extérieur à tout ce qu’il se passait autour de moi. La plupart des étudiant·e·x·s étranger·e·x·s sont blanc·he·x·s, sans surprise, et je ne me suis pas senti intégrer ou même adhérer à leur mode de vie, sans surprise une fois non plus. Donc oui, culturellement – ou transculturellement – un entre-deux, comme ma biracialité, ma bisexualité, ma non-binarité.

Mais peut-être pour la première fois, ce n’était pas pour me déplaire.

Une bulle un peu fantastique ou fantasy, mes quêtes secondaires.

 

S’il y a bien quelque chose pour laquelle je ne me suis pas senti “dépaysé” – terme que j’ai toujours trouvé étrange mais que tout le monde comprend –, c’est l’université.

Évidemment, la structure même n’est pas la même que celle de Paris 8, elle n’est en rien similaire, que ce soit la cartographie ou l’architecture.

Que ce soit la France, le Japon – et je parierais tous les pays, puisque c’est systémique –, l’élitisme, avec une touche de classisme, est une part de la réalité, bien qu’elle prenne une forme différente, puisque pas la même culture. Lorsque je rencontre de nouvelles personnes, et que je leur dis que je suis un étudiant en échange à Kyōdai – Kyoto University, de son petit surnom –, les japonais·e·x·s sont impressionné·e·x·s et soudainement quelque peu révérencieux·se·s. Ce qui me déplait fortement parce que l’élitisme classiste est contre mes valeurs, mais aussi parce que je suis un “touriste” – dans le sens où je n’appartiens pas à ce pays, à cette culture, mais surtout dans le sens où je fais ma vie, un peu à part, sans savoir tout cela sur Kyōdai et que “presque” je me suis retrouvé dans cette université par hasard. Alors je dis que je ne suis pas intelligent, que je fais seulement semblant de l’être – ce qui n’est pas vraiment un mensonge. C’est arrivé à un restaurant de burgers, à Universal Studio Japan à Osaka, à un show de Drag Queens. Des quêtes tertiaires, dans cette quête secondaire, qui nourrissent d’information ma quête principale – celle de la recherche, universitaire mais de vie aussi.

Bref.

Des cours en anglais, avec majoritairement des étudiant·e·x·s allemand·e·x·s et chinois·e·x·s dans le programme transculturel qui est un partenariat entre les universités de Kyoto et d’Heidelberg. Que les cours durent une heure et demi ou trois heures, que l’on soit cinq dans la classe ou une quinzaine, que cela soit en anglais ou en français, que les sujets puissent changer, fondamentalement je suis en terrain connu – la chose qui m’a décontenancé et intrigué c’est que selon les universités, mais aussi je présume les pays, nous n’avons pas la même manière d’analyser, et je ne parle proprement de méthode académique mais aussi de perspective de littératie.

Alors, pour mon jeu, où se déclenche le début d’un effondrement entre fantasy et science-fiction, je reproduis un huis-clos d’une université – qui ressemble plus à Paris 8 qu’à Kyōdai, parce que la représentation de celle-ci est bien plus vaste.

 

Prologue.

It’s been almost one month since society has been in an uncertain era, more than ever. Some governments have collapsed, and some governments have chosen fascism to keep on existing. Strangely or unsurprisingly, nothing big happened. In the sense of this was the same routine people have been used to for years: daily genocides, natural disasters, people too poor to afford health care, education, food. Some people say it’s “the end of the world”, some others say it’s just a crisis and it will pass, like it always does.

 

During this difficult time, a community of a couple of hundreds of people have gathered inside the campus of the university, and live inside these metaphorical four walls. If the majority of this community are ancient students of this university, rebranded as “The Campus”, and more exactly elf students, there are people from every social class, and every race: elf, dark elf, automaton, kyberdemos and khímairos. It’s hard to get rid of prejudices, but the show must go on and a temporary organization has been set up inside “The Campus”.

However, as it’s an uncertain period and no one knows for how long it’ll keep going that way, or even how it’ll turn out, people decided to take matters into their own hands.

 

Almost one month of this weird moment of uncertainty. And one month has been decided as the deadline to move on from this “inbetween period” and try to install a stable system on the long term. This one month will be the date of an election.

 

Story.

 

You wake up at an okay-hour, not too late, not too early. It’s a weird period, for sure – statement of the decade. But it’s far from the chaos or the very hard fascism science-fiction movies depicted and made you think apocalypse would be. Like everything else, it is what it is, life goes on – ironically, maybe.

You have responsibilities over the campus, as everyone. There are shifts to cover, several things to do, in order to maintain the proper functioning of this little society, small events planned, like meeting Spark – automaton who’s candidate for the upcoming elections – in front of the main hall. They sent you a text yesterday, telling you they need to talk to you, but they weren’t more detailed in their demand, and you didn’t ask, because if phones still work for now, resources have to be used with moderation.

After going to the meeting point at the hour indicated, they seem to be missing.

Cherchant des indices, trouvant parfois des informations non attendues ou même non attendues, le personnage joueur qui se retrouve être le personnage principal malgré lui parce que l’on est tous·tes le personnage principal de sa vie que l’on veuille ou non, doit déambuler dans les couloirs, édifier par les coups de discriminations raciales et de classes, à présent labyrinthiques d’une université qu’il connaissait pourtant bien, comme un funambule entre prudence et assurance, et réaliser petit à petit qu’une neutralité est impossible que ne pas prendre position est prendre position, et que de toute manière à un moment il lui est exigé de prendre position.

La joueuse teste les mécaniques de jeu tout autant que la sincérité des différents personnages dont elle croise la route. Les jets de dés symbolisent le hasard, parfois avantagés par quelques points en plus qui représentent les privilèges. Et en l’espace de trente minutes à peine, son attitude est passée d’aider les elf·ve·x·s privilégié·e·x·s à prendre parti pour les minorités. Trente minutes c’est très rapide pour une telle évolution, c’est trop rapide pour conscientiser ses réactions et que ça soit prémédité ou calculé. Bien sûr, je devrais préciser qu’elle n’a pas commencé cette démo en étant une elfe, mais plutôt une dark elfe, ce qui a eu certainement une influence sur ses actions – une sorte de déterminisme dans ce libre arbitre, à méditer.

 

La fin de mon temps au Japon semble venir aussi vite que la deadline de mes quatre term’s papers – rien que de l’écrire ça me donne de l’anxiété –, et mon cœur balance à l’idée de rentrer, entre le confort de ce qui est connu et le confort d’être couvé. Toutefois, le voyage a été une constante leçon de transculturalisme, entre les cours qui étaient littéralement dans le programme et mon quotidien d’une personne non-japonaise au Japon, un transculturalisme qui semble accompagner chacun de mes pas de ma vie, et depuis quelques années le fond de ma réflexion universitaire – et même plus loin encore.