Les étendues intérieures(?)

Par : Maxime GEORGE

Bonjour,

Je suis en Italie à Pérouse mais je ne sais pas vraiment pourquoi, je sais juste qu’il y a un rapport avec les espaces, la mémoire qu’on a de la géométrie d’un lieu. Il y a du relief à Pérouse, des plaines magnifiques aux alentours, des herbes sauvages au beau milieu de la ville… Ma réponse se trouve quelque part entre : ces éléments, les cours de psychologie que j’ai suivi à l’université, et l’endroit où ma recherche s’était laissée porter au fil de l’an dernier. Voilà à peu près où j’en suis :

Mnémotechnique (Larousse) : Se dit de procédés utilisés en vue de mieux fixer certains souvenirs, ou d’être plus aisément à même de les retrouver.

Méthode des Loci (ou Palais Mental) : Méthode mnémotechnique qu’on peut retracer au moins jusqu’à la Grèce antique, dont l’invention est généralement attribuée au poète Simonide de Céos. Consiste à visualiser un endroit qu’on connaît bien, et placer des « images mentales » le long d’un parcours dans cet espace, chaque image rappelant un point que l’on souhaite retenir.

Initialement enseignée au sein de l’art de la rhétorique et donc destiné à aider la mémorisation d’un discours, cette pratique évolue au fil des siècles se voyant attribuée une fonction plus religieuse lors de la période scolastique, puis magique lors de l’engouement de la Renaissance pour l’occulte et enfin comme méthode d’organisation du savoir au 17e siècle. Peu discutée ni enseignée depuis, on en constate toutefois quelques rares résurgences chez des auteurs littéraires par exemple, ou encore parmi les pratiquant.es de « sports de la mémoire » (je vous invite à découvrir cet univers étonnant en creusant ce lien : https://asmemoire.fr/ )

Je n’ai pas pour projet de devenir un champion de la mémoire mais la méthode des Loci s’est progressivement imposée, presque par mégarde, comme mon terrain d’enquête au sein d’ArTeC.

À quoi sert cette méthode si on peut prendre les choses en note sur notre téléphone, ou même sur du papier ? Ce n’est pas le plus simple, ce n’est pas le plus pratique, ce n’est probablement même pas le plus efficace… Mais est-ce que pour autant ça ne sert à rien ?

Qu’est ce qui ressort, si on arrête d’essayer d’atteindre un résultat avec cette méthode, et qu’on se concentre seulement sur la pratique ? À quoi ça ressemblerait, une conception désoptimisée de la mnémotechnique, ou au moins une conception non optimisée ?

Je tente d’approcher cette question selon plusieurs perspectives, trois principalement :

(1) Historique – Comment la question de l’optimisation à guidé l’évolution de la pratique, sa renommée, sa décrépitude ? Quels ont été les différents « optimaux » à atteindre ? Une majorité du travail que j’ai fait en M1 à partir du travail historique de Frances Yates sur la mnémotechnique visait à répondre à ces questions.[1]

(2) Sciences Cognitives – Quels modèles sont utilisés par la science moderne pour interpréter le fonctionnement de la mémoire ? (Baddeley’s Working Memory, LTM, versions plus modernes…) Comment ces modèles peuvent expliquer le fonctionnement de la mnémotechnique et de la méthode des Loci, ses avantages, ses limites ? Peut-on observer physiquement, à l’échelle neuronale, un lien fort entre nos aptitudes à spatialiser et des formes de pensée plus abstraites ? (Place Cells remapping, Event Maps in Hyppocampus, Social Navigation…) Je n’en mets que quelque lignes ici, mais la découverte des sciences cognitives est ce qui a pris la majeure partie de mon temps en Italie, le sujet est immense et passionnant. Voici une liste d’articles sur le sujet pour les plus curieux.ses d’entre vous ! [2]

(3) Sports de mémoire – Quelles formes se pratiquent aujourd’hui, à quels buts ? Qui compose ces communautés, est-ce que la poésie fait partie de leurs préoccupations ? Je compose dans cette direction un glossaire de techniques et retranscris des interviews d’athlètes de la mémoire.

Pour ce rendu je me permets de passer sur ces questions pour présenter un peu plus la partie pratique – et deux propositions de création qui mobilisent la méthode des Loci tout en la détournant, se concentrant sur le partage, l’exploration ou la construction de palais mentaux à plusieurs.

Calvino – Les villes invisibles

Je ne sais pas si c’est de la performance, du dessin, de la narration – mais j’apprends le livre de l’auteur italien Italo Calvino « Les villes invisibles » depuis cet été. Je ne l’apprend pas par cœur à proprement parler, mais en essayant de m’appuyer le plus possible sur ma mémoire spatiale pour retenir les éléments importants que recèlent chacune de 57 villes imaginées dans le livre.

Presque tout les soirs, avant de m’endormir, j’imagine ce à quoi ressemble une nouvelle ville, puis je visualise un chemin en son sein ; et chaque soir je refais le chemin. Il n’y avait d’abord que quelque villes et je pouvais refaire le chemin facilement en boucle, mais j’ai enfin fini début janvier de construire mon palais mental jusqu’à la dernière cité, et pour parcourir en pensée l’ensemble du parcours il me faut désormais plus d’une dizaine de minutes.

J’ai aussi dessiné sur papier ce parcours au fur et à mesure, à la fois pour avoir une trace à vous montrer et pour consolider l’image mentale que je m’en fais – mais je tiens au fait qu’il s’agissait d’abord d’un travail de visualisation mentale et que j’aurais complètement pu me passer de dessins. Je referai probablement d’ailleurs une expérience similaire sans traces graphiques. En voilà un premier assemblage, que je vais essayer par la suite de transposer à plus grande échelle.

Je souhaite travailler autour de cette proposition de différentes manières, soit comme performance en racontant de façon spontanée un voyage au travers de ces villes, soit en impliquant de potentiels spectateur.ices à l’aide d’une version large et dessinée de ce parcours, une sorte de tapis de sol.

J’ai choisi de travailler sur l’ouvrage de Calvino pour plusieurs raisons : d’abord pour sa forme singulière, son organisation rhizomique[3] sans réel début ni fin et en même temps très structurée (par chapitres réguliers, par thèmes…). Il me semble également que Calvino s’intéressait à la mnémotechnique et avait lu le travail de Frances Yates[4]. C’est enfin un auteur italien, et je retrouve une forme de forte identité dans chaque ville que je découvre ce semestre qui résonne beaucoup avec l’ouvrage. Me manque encore Venise, néanmoins.

Environnements Virtuels (numériques)

Une des directions fécondes jusqu’ici pour ma recherche de “méthode des loci non-optimisée” a été le partage de cette expérience à plusieurs. Résolument solitaire et interne par nature, je trouve très stimulante toute tentative de faire sortir de l’intime cette déambulation mentale !

En parler à voix haute est intéressant, mais je réfléchis également à mobiliser le médium vidéo-ludique pour parcourir en groupe une sorte de palais mental, soit via la mise en 3d d’un palais imaginaire que j’aurais d’abord constitué mentalement, soit en offrant à des participants extérieurs la possibilité de constituer leur propre architecture et d’y placer des images.

J’ai l’intuition que déambuler dans un espace virtuel avec un rapport vidéo-ludique peut permettre d’assimiler très solidement les formes et contenus de cet espace,  notamment au vu de la vive mémoire qu’il me reste de maps obscures dans les jeux de tirs en ligne auxquels j’ai consacré une part difficilement négligeable de mon adolescence.

(“Callouts” sur la carte Dust 2 dans Counter Strike )

Je me suis donc penché sur différents game engines, et j’utilise en ce moment Unity pour développer des espaces virtuels. J’ai pu apprendre ces derniers mois à construire un environnement relativement vraisemblable au sein duquel évoluer (rencontrant d’ailleurs des questions d’optimisation des performances informatiques que je souhaiterais mettre en dialogue avec la question de l’optimisation de la mémoire que confronte ma recherche). Je me suis également familiarisé avec le système de visual-coding de Unity, étant néophyte sur le sujet.

Pour obtenir un objet vidéo-ludique qui me paraît réellement intéressant, je travaille en ce moment à implémenter un système d’instanciation pour laisser l’utilisateur placer où il le désire certains objets/structures dans l’espace virtuels. Il me restera enfin surtout à trouver une entrée narrative dans cet univers vaste – il est possible et même probable que je fasse recouper ce projet avec mon travail sur Italo Calvino.

Me restent quelques questionnements, notamment sur des formes de gameplay qui pourraient donner un aspect plus engageant à ces mondes pour l’instant plutôt plats et déambulatoires ?

Dans un jeu de tir on doit savoir exactement où l’adversaire peut apparaître et c’est une forme ultra-efficace de stimulation en termes de mémoire spatiale, mais je ne souhaite absolument pas reproduire d’univers guerrier, ça n’aurait pas vraiment de sens.

Mais alors qu’est ce qu’on peut bien y faire, à part marcher, dans ces espaces ? Je cherche mes réponses du coté de jeux de puzzle, j’ai notamment The Witness et les deux opus de The Talos Principle comme références.

J’ai la sensation que les réponses et les liens à tracer ne se trouvent pas très loin de moi, partout autour même. Je regarde avec attention le paysage, les reliefs, la végétation – la forme que prend ma recherche-création semble impliquer de lire des éléments spatiaux et environnementaux (ou les souvenirs que j’en garde) comme de potentielles réponses à des questions théoriques, et c’est très stimulant.

Les étendues intérieures du titre, je ne sais pas exactement ce qu’elles sont ni où elles se situent – s’il ne s’agit que d’un fantasme que je porte dans mon cœur, d’un jeux vidéos que je n’ai pas encore imaginé, ou bien si c’est plutôt une image aidant à vulgariser le rapport étroit entre les fonctionnements cognitifs de navigation, de mémoire et d’émotions… Je vais expérimenter, creuser, marcher encore un peu, et j’espère pouvoir vous dire tout ça encore plus clairement au plus vite.

Prenez soin de vous, un abbraccio,

Maxime