Le ricochet d’une vibration sur l’eau

Par : Martin HILTENBRAND

Dans le parking à vélo, les murs de béton tapissés de dessin d’enfants font résonner la discussion de deux résidants pris dans un chassé-croisé. L’un venant de poser son vélo, l’autre, debout, le tenant par le guidon. Rien de passionné, on se donne des nouvelles d’une école à la pédagogie “active”, du circuit dopaminergique des enfants, de ce qui a été dit lors de la dernière réunion de la copro. Quelqu’un aurait vendu la mèche, nommé le non-dit sans trop faire exprès, cela pour conclure une discussion qui ramait concernant l’abandon du chantier d’un parc pour enfants quai du Hainaut. En lâchant que la gentrification n’allait pas assez vite, la brèche s’est ouverte. Il faudra plus que deux commerces de légumes bio et qu’une boutique de sneakers reconvertie en café aux ascendances scandinaves après avoir fait faillite, pour strier la peau de Molenbeek. La gentrification n’allait pas vite, la commune avait été un endroit où ont été parqués une population marocaine, essentiellement de la région du Rif, venue remplir les effectifs manquant du quartier industriel qui longeait le canal. Tout a fermé, les quartiers ont pourri, se sont asséchés, les gens ont crié, et l’argent est parti. Sur la rue de la Princesse de la merde humaine. Sur la rue de Manchester un sac en plastique fait des ronds. Le jeudi soir, la file devant la pharmacie de garde est longue. On se rejoint en famille au snack pour commander 6 durums, 3 grandes frites, et une bouteille de Tropico. Les stigmates de la désindustrialisation ne partiront pas si vite, il faudrait commencer par réhausser les trottoirs inclinés qui auparavant laissaient s’engager les camions avec aisance dans les hangars et les usines. Cet affaissement qui longe le canal, c’est le monument muet d’un temps révolu, qui laisse couler sur lui les tentatives de transformation, et les fait tomber dans le canal vert émeraude où flottait hier un canapé, une poubelle blanche, et trois colverts majestueux. 

Les accords bilatéraux de 1964 entre la Belgique et le Maroc ont fait venir une grande quantité de personnes à qui il avait été promis une situation professionnelle stable bien que harassante, la régularisation de leur statut dès l’arrivée sur le sol belge, et la possibilité de ramener, après trois mois de travail, sa conjointe et ses enfants. Après une vingtaine d’années, les usines ont fermé, les régularisations ont été partiellement faites et les familles sont bien arrivées. La commune accueille désormais une gentrification qui avance de dos, partant du centre de la ville, enjambant le canal et progressant sans se retourner vers la population qui peste silencieusement. Il leur est proposé des boissons chaudes trop onéreuses, un musée de street-art ayant fermé au bout de 5 ans par manque de fréquentation et du travail de réinsertion aux fourneaux d’une cantine restaurant les CSP + flamands ayant élu leurs bureaux dans l’ancienne brasserie Belle-Vue qui longe la Senne. En 2030, Molenbeek se porte candidate pour prétendre au titre de capitale européenne de la culture.

Les usines ont été évidées, il ne reste que des coquilles de briques dans lesquelles la végétation s’est développée. Des mauvaises herbes en bataille qui ont quelque chose du kudzu qui a ravagé une partie de la faune du sud-ouest des Etats-Unis. Il apparaît comme un océan de feuilles et de branches qui enlacent les arbres pour vivre, ne leur laissant plus de soleil, les faisant suffoquer. Le kudzu mal introduit supplante la faune indigène, en en gardant les formes, indices d’une vie antérieure étouffée. Dans certaines de ces coquilles, les machines ont été laissées à l’abandon, à l’air libre, prenant la forme de monolithes d’acier. Témoignages massifs et muets d’une organisation sociale révolue. Ces traces et ces cicatrices, restée longtemps inanimée, me mettent sur la voie de la hantise. Avoir grandi dans ces rues ne laisse apparaître que maintenant l’interrogation du pourquoi de ces entités post-industrielles statiques, parfois couvertes de rouilles, parfois de vignes. Elles formaient silencieusement le long du canal autant de cénotaphes des promesses d’un mode de production désuet. 

Des échos du passé

La fenêtre entrouverte, j’entends depuis le salon la conversation de deux hommes comme s’ils étaient à portée de main. Accoudé à son bord, je tente d’assigner deux silhouettes à ce bavardage. Il est impossible de les identifier, ils sont partis. Je ne saurais jamais qui j’ai entendu. Toutes les heures, j’observe ce phénomène sonore singulier, une mise à proximité, quasiment intime, simultanément schizée de l’envoyeur. De minces observations rendent la cause univoque. C’est l’eau qui fait circuler les voix qui longent les berges du canal. Elle en fait ricocher les vibrations, portant des signaux à des oreilles distantes. 

L’eau est conductrice de son, je me demande si elle conserve aussi la mémoire ? Un passage du roman de l’autrice mexicaine Valeria Luiselli résonne : 

“J’ai demandé à papa si les échos qu’on avait entendus plus tôt ce jour-là étaient comme ceux d’Echo Canyon dont il nous avait parlé. Il a dit oui mais non. Dans les montagnes Chiricahua, à Echo Canyon, il a dit, les échos étaient encore plus forts et plus beaux. Les plus beaux échos que tu aies jamais entendus, il a dit, et certains rebondissent là-bas depuis tellement longtemps que si tu écoutes attentivement tu peux entendre les voix des peuples chiricahuas disparus de longue date. Et des Guerriers Aigles ? je lui ai demandé. Oui, des Guerriers Aigles aussi.”

Luiselli opère un renversement poétique qui m’intéresse : le passé sonore n’est plus cantonné à des supports mnémoniques, ou à des “réservoirs de temps retrouvé” comme pouvait les nommer Schaeffer. Il n’est pas question de rejouer ce temps en faisant glisser une tête de lecture sur le sillon d’un disque, mais de l’écouter, encore, se cogner sur des parois. Le temps sort donc de ses gonds d’une manière organique. Il n’est plus question de faire intervenir le passé, par le biais de moyens techniques, dans le présent, mais de tendre l’oreille à ses échos, qui reviennent naturellement. Cette expérience de l’écho comme porteur du passé me renvoie aux fantômes, à leur manière de s’insinuer dans le maintenant sans prévenir. 

Ces voix qui ricochent sur le canal… Peut-être qu’il y a une soixantaine d’années, certaines phrases proférées par les travailleurs de la zone ricochent encore. Elles auraient pu prendre la route vers le sud, être audibles à Anderlecht, à La Roue, à Hal, à Lembeek, à Oisquercq, peut-être sont-elles même arrivées jusqu’à Mons, passées la frontière, résonnant dans le nord de la France, empruntant des bois pour résonner sur les troncs, produisant alors des sons feutrés par les feuillages, devenant métallique au contact de tuyaux, passant sous la terre, remontant au ciel. Mon frère croit aux esprits, selon lui, ils nagent dans l’air, comme dans une piscine municipale. Nous traversons leur corps sans faire attention, ils nous traversent. Je me rappelle des sorties piscines avec l’école. Nous marchions par matins froids pour nous engouffrer dans cette ancienne prison qui avait été légèrement modifiée pour accueillir de l’eau chlorée et des corps flottants.  Où les échos de leurs voix s’arrêtent-ils ? Comment composer avec ces traces évanouies ? L’un des narrateurs de l’ouvrage de Luiselli parle à sa soeur, à ce moment de l’histoire, disparue dans le désert : “Tu n’arrêtais pas d’avoir des idées sur les manières de prendre au piège des échos et tu as dit : si seulement on avait encore ce bocal en verre qui était vide, là où on a mis la libellule, il y a quelques jours.” 

Que du son émane de l’eau verte me la rend vivante, comme si quelque chose s’y cachait, quelque chose de plus que le mobilier qui y flotte et les silures qui en raclent le fond, quelque chose de l’ordre de la spectralité. Peut-être suis-je pris d’un vertige similaire à celui de Bouillier dans Le Syndrome de l’Orangerie, où, la vue des Nymphéas de Monet provoque chez l’auteur de l’angoisse et de la suspicion. La Chapelle Sixtine de l’impressionnisme cache quelque chose, il y a sans doute des corps dans les nymphéas. Les clapotis du canal caressent les parois, ils forment de légères brèches dont s’échappent des sons. Quatre colverts passent. 

Vibrations dans objet

Ils rebondissent, intraçables et volatiles : les attraper est, par définition, impossible. Les absentés n’ont pas nécessairement d’archives qui attestent de leur existence, et ces échos, je passe mon temps à les halluciner, les faisant se fondre avec d’autres résonances aux propriétés schizées. Tendre son micro vers un amas de briques ne rend pourtant aucun son ; le travail du field recording semble être une démarche qui ne se conjugue qu’au présent. Nos octets de sons pourront former des documentations précieuses pour ceux qui nous suivront ; ceux qui nous ont précédés ne nous ont cependant parfois pas laissé de telles données.

Dans Mal d’archive, Derrida décrit la violence inhérente à toute pratique archivistique. L’archiviste, c’est celui qui décide de ce qui sera conservé, mais aussi celui qui décide de ce qui sera détruit. Le mal d’archive réside dans la suppression de cette suppression. On n’archive pas le fait d’avoir détruit — ainsi, des sons qui auraient pu se répéter ne le feront plus, sans que nous ne puissions le savoir. Nos archives fuient, trouées ; elles annoncent, par leur présence même, des absences que j’aimerais colmater. C’est là qu’intervient, selon moi, la nécessité d’halluciner, de se laisser prendre par la hantise, de penser des protocoles expérimentaux qui s’aventurent du côté du faux.

Un courant furtif pensait, au moment de l’avènement de la phonographie, que toute surface pouvait, en elle, laisser s’inscrire des sons. Si une aiguille pouvait faire émerger des voix de morceaux de cire, pourquoi chaque mur, vase, pavé ne pourrait-il pas, lui aussi, contenir des sons ? Cette archéoacoustique primitive de la fin du XIXᵉ siècle m’offre une hypothèse créative précieuse, que j’aimerais entretenir. Prenez donc le fichier audio qui suit comme un processus d’exhumation de traces venues se sédimenter dans les nervures d’un avion de papier.