La Spatialité comme Signifiant Indépendant
Suite à la question précédente, dans toutes ces descriptions et classifications de l’« espace », l’espace dont je parle est-il le même que celui que vous concevez ?
Au cours du mois dernier, j’ai mené des entretiens avec divers praticiens du son numérique : ingénieurs de mastering et de mixage de musique pop, ingénieurs de post-production cinématographique, créateurs de musique électronique, performeurs live, ingénieurs de systèmes de sonorisation et artistes sonores.
En abordant le sujet de l’« espace », j’ai remarqué que les termes utilisés pour le décrire divergent radicalement d’un domaine à l’autre. Leurs missions respectives sont, elles aussi, extrêmement variées.
J’aimerais partager avec vous quelques réflexions inspirantes issues de ces échanges :
« Pour donner à la voix cette sensation de “douceur”, j’utilise la Lexicon 480L (en ajustant les paramètres de spatialité). » — Professionnel de la musique pop
« Les caractéristiques acoustiques d’une pièce remplie de cartons sont totalement différentes de celles d’une pièce vide. L’objectif est que le son transmette directement l’effet des collisions entre les matériaux et les angles de réflexion de l’espace. » — Artiste sonore
« Puisqu’il est impossible de modifier l’espace physique, nous ajustons le système. Notre travail consiste à façonner la façon dont l’auditeur “perçoit” le son. » — Ingénieur système
« Grâce aux caractéristiques spatiales, l’être humain peut mieux appréhender l’œuvre. » — Créateur de musique électronique
Pour préparer ces entretiens, j’ai réalisé que je n’étais pas la première à remarquer ce phénomène lié à l’« espace ».
Il y a plus d’un demi-siècle, Karlheinz Stockhausen formulait déjà une presentation similaire : « The location of a sound or a group of sounds in space is understood as a parameter just like pitch, duration, or loudness. Space thus becomes a compositional element. » (Stockhausen, Musik im Raum, 1958).

À la question : « Selon votre expérience professionnelle, êtes-vous d’accord pour dire que la spatialité peut être utilisée comme un signe indépendant ? »
Tous les interviewés ont répondu : « Oui. »
Qu’est-ce que l’espace ? Une chambre ? Un intérieur ?
Avant de mener ces entretiens, j’étais convaincue que l’usage de processeurs de spatialité visait principalement à la restitution d’un « état » : le réalisme d’un chant d’oiseau dans la nature, ou la résonance d’une voix dans une salle de bain.
Attendez, il me semble avoir compris…
Suite à ces entretiens, j’en suis venue à considérer que l’espace dit “physique” n’appartient, par essence, qu’à l’architecture. Dans le champ sonore, la frontière entre l’espace physique et l’espace psychologique ne se réduit pas à l’appareil auditif ; elle se forge à travers l’expérience personnelle.
Concernant l’acte d’écoute, qu’entendons-nous réellement ?
Plutôt que de conclure par « un oiseau chante dans la forêt », le processus de compréhension humaine s’apparente davantage à une déduction cognitive : « puisque cet objet sonore est situé dans un environnement forestier, il s’agit probablement d’un oiseau ».
Je sens que quelque chose prend forme dans mon esprit, lentement, mais cela devient de plus en plus distinct. Et alors, ma question suivante est :
Au-delà du signal sonore, existe-t-il d’autres modalités pour transmettre le concept d’espace ?
Le silence, par exemple ?
