la naissance de Ricardo Mancini

Par : Emmanuel ROCH

J’avais jusqu’à récemment l’habitude de passer beaucoup de temps sur Instagram, encore aujourd’hui si je suis honnête… Je me surprenais souvent à observer à quel point le contenu suggéré dans mon feed pouvait refléter ce que je vivais. Que je sois amoureux ou en pleine rupture, travaillant sur un projet spécifique ou après une conversation, je voyais défiler des contenus y faisant écho plus ou moins directement. Loin de moi l’envie de participer à l’élaboration d’une théorie conspirationniste, disons plutôt que cela me faisait sourire. J’aime penser que l’expression « montre-moi tes ami·es et je te dirai qui tu es » est aujourd’hui augmentée d’une nouvelle : « montre-moi ton feed et je te dirai qui tu es ».

Au-delà de cette observation, ce qui me faisait particulièrement réfléchir, c’était la sensation de développer des goûts, ou du moins, de les renforcer en passant du temps sur Instagram. C’est là toute l’ambivalence à laquelle je continue de faire face :

mon feed est-il le miroir de qui je suis ici et maintenant ou de qui je suis en train de devenir ?

Ce dont il est question est moins mon rapport aux réseaux sociaux numériques que les logiques invisibles qui les structurent. En l’occurrence pour le feed, il s’agit notamment d’un algorithme de curation. Celui-ci est conçu pour sélectionner, organiser, mettre en valeur et recommander du contenu pertinent à partir d’un grand volume d’informations disponibles.

Le risque bien connu avec les algorithmes de curation, c’est de se trouver à l’intérieur d’une « bulle de filtre » (E. Pariser, 2011), une sorte d’isolement intellectuel et culturel. Un des enjeux de ma recherche consiste à interroger ce mécanisme d’isolement conduisant à l’émergence d’un discours clos et d’une écriture standardisée.

Sur les réseaux sociaux numériques et commerciaux, l’algorithme écrit l’expérience des utilisateurices à la manière d’un·e rédacteurice en chef·fe pour un journal ; et les utilisateurices adaptent leur contenu pour plaire à l’algorithme de sorte à augmenter leur visibilité ou à s’inscrire dans une certaine communauté.

Mon propos ne vise pas à critiquer la manière que nous avons d’utiliser les réseaux sociaux, mais plutôt à l’interroger et à conscientiser les dynamiques discursives qu’ils encouragent, interrogation et conscientisation d’autant plus nécessaires à l’ère de la génération automatique. Pour ce faire, je m’attache donc à interroger les logiques invisibles qui structurent l’environnement numérique des réseaux sociaux et plus particulièrement le défilement de publications communément appelé « fil d’actualité » ou feed sur Instagram. Il désigne l’ensemble des publications qu’on observe depuis les onglets « pour vous » et « découverte ». Mon attention se concentre sur ces deux derniers parce que ce sont les plus personnalisés et les plus intimes. Aussi s’agit-il de ceux relevant d’un interdit : on ne les montre ni les partage.

Personnage profil

C’est par la création de personnages profil (A. Saemmer 2023) que j’interroge le feed. Un profil de fiction désigne un compte où l’identité, les activités et les interactions sont entièrement imaginaires ou inventées et reconnues comme vraies par l’application. L’intérêt du personnage profil est double : le premier réside dans sa capacité heuristique, nous révélant un peu plus le fonctionnement de la boîte noire des algorithmes des réseaux sociaux numériques ; le second est qu’il permet d’actionner consciemment des gestes d’écritures profilaires (S. Monjour, 2020) sur la plateforme : likes, commentaires ou encore temps passé devant une publication.

Pour être une fiction crédible, il faut incarner devant l’écran à la manière d’un·e comédien·ne : c’est parce que je me comporte comme le personnage profil, que je l’incarne, que je suis en mesure de profiler son feed. C’est la raison pour laquelle, pendant l’expérimentation, j’ai confié la gestion des personnages profils à des élèves-comédien·nes.

Par exemple, je travaille en ce moment à la finalisation d’une expérimentation avec le personnage profil « Ricardo Mancini » confié à Ömer Alparsan Koçak. Ricardo Mancini a été généré selon trois paramètres de départ : une musique, une envie et une localisation déterminées par les envies de l’élève comédien.

J’ai commencé par écouter la musique qu’Ömer m’a partagée et je l’ai laissée en boucle composer l’arrière-fond sonore de ma chambre. Pour pouvoir utiliser toutes les fonctionnalités de l’iPhone et, par la même occasion, télécharger l’application Instagram, j’avais besoin d’un nom, d’un prénom, d’une date de naissance et d’un numéro de téléphone. Je ne voulais pas composer cette identité par moi-même, au sens strict, seul avec mes idées et un stylo devant une feuille blanche. Ne sachant trop comment m’y prendre, j’ai commencé par aller me renseigner sur la provenance de cette musique que j’écoutais encore. En quelques clics, je trouvais la page Wikipédia du film pour lequel elle avait été composée. C’est en consultant sa fiche technique, avec toutes les personnes qui y ont participé, que je me suis dit que je pouvais emprunter le prénom d’une personne et le nom d’une autre pour en faire la combinaison et, par conséquent, les donner au personnage profil d’Ömer. Après quelques hésitations, j’avais trouvé : ce sera Ricardo Mancini. Une fois le nom et le prénom du personnage profil déterminés, il fallait lui donner une date de naissance, au moins une année, pour connaître son âge. L’année de sortie du film ? Il aurait 46 ans. J’avais envie qu’il soit un peu plus proche de l’âge d’Ömer. Aussi, comme celui-ci m’avait partagé l’envie d’explorer la nostalgie, il me fallait des moments clés. Alors, assez intuitivement, j’ai pensé à la Coupe du monde de football que l’Italie a gagnée pour la dernière fois en 2006. L’Italie, parce que la musique était extraite d’un film italien et qu’elle était également en italien. 2006, donc ? Non, il fallait qu’il ait vécu cette victoire pour qu’il en soit nostalgique. 1995 ? Parfait ! Il a donc 29 ou 30 ans. Il se rappelle la Coupe du monde, il entre dans une nouvelle décennie. Le passage à l’âge adulte, quand est-ce qu’il intervient ? 30 ans me paraissaient bien, sans doute parce que je ne les ai pas, alors qu’on est certainement déjà adulte avant. Cette idée renforçait le sentiment de nostalgie que le personnage allait pouvoir ressentir.

Les travaux suivant tâchent de rendre compte de l’expérimentation et de l’incarnation du personnage profil par Ömer. Ce sont trois chapitres, trois étapes, trois vidéos.

(1) le personnage profil

Ces vidéos ont été réalisées par Ömer lui-même à la toute fin de l’expérimentation. Elles donnent à voir la manière dont il s’est approprié ce feed au premier abord impersonnel et général pour faire émerger le personnage profil. Il lui donne un corps, une posture, des gestes et même une manière de tenir son téléphone.

Dans un petit appartement strasbourgeois, un jeune homme franco-italien use le soleil sur son téléphone.

J’aime cette première vidéo. Elle est particulièrement simple. Il ne se passe pas grand-chose. Néanmoins, il est tout à fait intéressant d’observer comment les interactions qu’Ömer a pu avoir avec le feed ont participé à la naissance du personnage. Bien évidemment, le feed n’en est pas l’auteur, il est un support pour l’imagination. J’aime donc cette première vidéo parce qu’elle illustre parfaitement la réappropriation d’un imaginaire au départ standardisé. C’est un point de résistance au sein du dispositif qui l’accueille et qui interroge comment nos identités numériques se forgent.

Vidéo, 03min08 : https://youtu.be/bIpnN1nKVPE

(2) Poésie profilaire 

Tous les jours de l’expérimentation, des captures d’écran vidéo du feed de chacun des personnages profils étaient enregistrées. En les visionnant, j’ai pu observer comment Ömer avait fait déborder l’expérimentation du feed vers d’autres applications. Il écrivait notamment de la poésie dans l’application Notes pour ensuite la publier sous les posts du personnage profil. Visionner ces captures d’écran mettait aussi en évidence le caractère symbiotique de ce dernier.

Sur la musique ayant accompagné la dérive pour permettre la naissance de Ricardo Mancini, ce dernier écrit ses pensées et finit par révéler les ficelles de son marionnettiste.  

La vidéo est peut-être un peu longue. Je réfléchis à comment la rendre plus digeste. Cependant, je dois admettre que la fin me satisfait entièrement. Ömer apparaît à l’écran, dans une loge, au théâtre. Cette maladresse qui n’en est pas une, illustre simplement le caractère symbiotique du personnage profil. Aussi lève-t-elle le voile sur celui qui actionne les commandes du profil. J’ai beaucoup souri en découvrant cela.

Vidéo, 04min47 : https://youtu.be/3bIyTf7HFBw

(3) Feed interview

Après l’expérimentation, j’ai envoyé des questions à Ömer pour qu’il me raconte comment il a vécu l’expérimentation et l’incarnation du personnage profil. Voici donc son entretien accompagné d’extraits vidéo du feed de son personnage.

Bonjour donc je commence cet audio avec la partie la plus compliquée pour moi, c’est la présentation de moi-même. 

Il est si agréable et intéressant d’écouter Ömer parler de la manière dont il se raconte le personnage. Cet entretien est particulièrement précieux pour comprendre et contextualiser comment le personnage profil est né.

Vidéo, 06min02 : https://youtu.be/Ar8sp0P34OQ

Emmanuel Roch, 19 janvier 2026, Milan.


Ömer Alparslan Koçak est un acteur basé entre Strasbourg-Paris.

Il travaille en turc, français et anglais. Formé à l’école du Théâtre National de Strasbourg (TNS) il développe une approche sensible et incarnée du métier, enrichie par l’improvisation et un fort rapport aux écritures contemporaines

Son travail s’articule autour de la recherche de l’humain derrière les rôles, au-delà des fonctions, statuts ou images publiques. Ayant régulièrement interprété des personnalités connues ou des figures définies par leur position sociale ou professionnelle, O.A.K s’attache à explorer leur univers intime, leurs contradictions et leur part invisible. Ce qui l’intéresse avant tout est la personne  avant la fonction, l’individu avant le rôle qu’il occupe dans la société.

À travers ses projets il cherche à donner au public accès à des personnages vivants et complexes, en révélant des facettes souvent absentes des représentations conventionnelles. Son engagement artistique vise à rendre chaque figure profondément humaine, en résonance avec des questionnements contemporains sur l’identité et la perception de l’autre.


  • Sébastien Appiotti et Alexandra Saemmer. (2022). Le profil de fiction sur les réseaux sociaux Au prisme de nos lectures. Les Cahiers du numérique, . 18(1), 71-96. https://doi.org/10.3166/LCN.2022.008.
  • Servanne Monjour. Le profil numérique : au-delà de l’opposition homme-machine ?. Sylvie Bauer; Claire Larsonneur; Hélène Machinal; Arnaud Regnauld. Subjectivités numériques et posthumain, Presses universitaires de Rennes, pp.15-31, 2020, 978-2-7535-7924-8. ⟨hal-03986678⟩
  • Eli Pariser, The filter bubble: what the Internet is hiding from you, New York, N.Y., Etats-Unis d’Amérique, Penguin Press, 2011.
  • Alexandra Saemmer. Sismographier des profils de fiction. Place, 2023, 5, https://publication.place-plateforme.com/place5/alexandra-saemmer/. ⟨hal-03999010⟩