Je ne suis pas fan de Meryl

Par : Célia CAROUBI

« L’attitude de fan », cet élan affectif, presque amoureux, envers des figures de la télévision, du cinéma ou des réseaux sociaux, m’est longtemps apparue comme quelque chose dont je devais avoir honte. En 1992, Joli Jensen écrivait que les fans étaient souvent décrits comme des « consommateurs sans cerveau », des « désaxés asociaux », accordant trop d’importance aux textes culturels et incapables de distinguer la réalité de la fiction. Cette stigmatisation, je l’ai profondément intégrée durant mon adolescence. Alors que je collectionnais les DVD des films interprétés par Meryl Streep, que je les regardais en boucle, encore et encore, une part de moi se sentait constamment mal à l’aise face à cette affection, à cette admiration, à cet élan vers un Autre qui n’existait que sur mon écran, et dans mes propres projections. Ma passion me paraissait pathétique, enfermée dans un imaginaire que je jugeais indigne. Je repense à cette formule : « incapable de séparer la réalité de la fiction ».

Lorsqu’on pense aux dérives fanatiques, on peut penser à cet homme qui a harcelé Björk, ou cet autre qui a tenté d’assassiner Ronald Reagan par amour pour Jodie Foster, en lui laissant une lettre dont voici un extrait :

« Ces sept derniers mois, je t’ai laissé des dizaines de poèmes, de lettres et de messages d’amour dans l’infime espoir que tu puisses développer de l’intérêt à mon égard. Bien que nous ayons parlé au téléphone quelques fois, je n’ai jamais eu le courage de simplement te rencontrer pour me présenter (…). La raison pour laquelle je vais faire cela est que je ne peux plus attendre une seconde de plus pour t’impressionner.”

Les dérives fanatiques existent, elles sont dangereuses, parfois fascinantes, mais elles font souvent de l’ombre à des élans affectifs plus discrets, plus doux, et pourtant profondément structurants dans nos relations à nous-mêmes et aux autres. J’ai longtemps soutenu que je n’étais pas « une fan » de Meryl Streep, ni « une fan » de Cate Blanchett. L’adolescente fière que j’étais voulait y voir autre chose, refuser l’étiquette, préserver une forme de dignité. Il y avait dans mes passions une poésie intime dont on ne parlait pas, ou mal. Je les adore, je les observe, je m’en inspire ; parfois je m’y perds, je recrée autour d’elles un imaginaire personnel. Elles m’apportent un réconfort, elles viennent rompre une solitude. Ce n’est peut-être pas l’attachement qui est en soi dangereux, mais l’absence de lieux où il pourrait être nommé, pensé, partagé sans honte.

Dans une correspondance entre Murielle Jouvet, alors âgée de 17 ans, et Michel Houellebecq, Murielle Jouvet écrit :

« Ce qui me pousse à vous écrire c’est que je vous ai vu dernièrement dans ma boîte aux lettres sur la couverture du Technikart et cela m’a énormément enthousiasmé, j’étais tellement contente qu’on reparle enfin de vous, j’adore quand vous avez une “actualité”, parce qu’en dehors de ces jours je ne peux pas prendre de vos nouvelles et j’aime bien en avoir. Je saute sur votre actualité, je suis tellement intéressée par tout ce que vous produisez, je ne rigole pas du tout avec ça, quand je vous vois à la télé c’est un moment important je me tais, je hausse le son, je reste émue longtemps après votre intervention, comme au moment des Césars, votre venue, c’était inespéré et rafraîchissant, vous aviez l’air de tous les dominer, et je dis ça sans me mettre une seule seconde de votre côté, vous étiez bien le seul à tous les dominer. »

La figure de ces êtres nous domine. Mais alors, qu’est-ce qui se joue dans une affection aussi profonde et sincère que celle de Murielle Jouvet envers Michel Houellebecq, ou celle que je ressentais envers Meryl Streep ? Que signifie cet attachement, et que raconte-t-il de notre relation à l’imaginaire ? Un autre terme a fortement émergé dans l’espace médiatique et académique ces dernières années : celui de « relation para-sociale ». Ce qui m’intéresse dans cette notion, c’est qu’elle s’éloigne légèrement de la connotation de « folie » souvent associée au mot « fan », pour déplacer la réflexion vers des dynamiques relationnelles, sociales et culturelles. Une relation para-sociale désigne un lien à sens unique qu’une personne peut entretenir avec une personnalité publique ou un personnage de fiction. J’y vois une tentative de requalification de cet attachement, non plus comme une déviance, mais comme une forme relationnelle à part entière, révélatrice de nos modes contemporains de projection, de désir et de construction de soi.

Dans son film Les cahiers Adjani, Cyril Bondy évoque la relation qu’il entretient avec Isabelle Adjani. Depuis presque 20 ans, il collectionne les images de la star et les colle dans des cahiers. L’amoncellement de l’image amène la notion de collection. Cyril collectionne des bouts d’images d’Adjani, trouvées ça et là dans des magazines, des revues, sur des affiches. La relation que Cyril entretient avec Adjani s’articule autour d’un geste, celui de repérer l’image, son visage, son corps, de le découper et de le coller, parmi d’autres images, plus ou moins les mêmes, plus ou moins différentes. Il évoque le sentiment de honte. Il cache ses cahiers, il dissimule sa pratique, son sentiment. Pourtant, derrière ce geste, se révèle quelque chose de profondément humain, un besoin ancien et universel, le fait de s’appuyer sur une figure, créer un lien avec un autre à travers l’image, et inscrire ce lien dans un geste matériel et affectif.

La figure du comédien m’intéresse particulièrement parce qu’il travaille à jouer sur cette frontière entre réalité et fiction. Il crée un espace d’imaginaire autour de son image, ouvre des possibilités infinies de transformation et de narration, et devient le catalyseur de cette capacité à inventer et à réinventer.

Lorsque Cyril Bondy coupe, lorsqu’il colle les images d’Adjani, il crée, poussé par un désir d’accès à l’autre, il érige un être que l’on pourrait appeler « une persona » : une représentation intime, fabriquée à partir d’un amoncellement d’images, de représentations, de fictions, de bout de cultures qui se réorganise dans l’imaginaire de celui qui la fait naître. L’Adjani de Cyril Bondy n’est pas l’Adjani d’un autre fan. La Meryl Streep qui m’a accompagné toute mon adolescence n’est pas la même que celle de qui est l’héroïne de l’auteur de la fan fiction de @dancingstreep sur Wattpad. Nous construisons des personae, qui se situent entre nous et eux. Qui ne sont ni vraiment réelles, ni vraiment fictionnelles. Ce n’est pas qu’un fan ne peut pas séparer la réalité et la fiction, c’est qu’il se situe dans leur intervalle. Il y a chez le fan une pulsion désirante de créer cet imaginaire. Je pense que l’attitude de fan est une résistance au vide, mais aussi le refus d’une réalité insatisfaisante, et peut parfois frôler une forme de narcissisme individualiste qui nous pousse à penser qu’on est au-dessus des limites dans lesquelles la vie et la société nous place.

On découpe, on réassemble des fragments de l’Autre, de cet Autre imaginaire, pour construire une alternative qui nous comble, qui comble nos failles et nos doutes. Aimer une image, la collectionner, la réinventer demande du temps, de l’attention, du soin. Cyril Bondy remplit des pages blanches de photos d’Adjani ; il y a dans ce geste quelque chose de très touchant, de poétique.

La fan fiction est l’expression créative de cette force désirante. À sa racine, il y a le manque : d’une image, d’une représentation, d’une continuité, d’un lien. La fan fiction naît d’un élan intime et personnel, mais résonne souvent collectivement. Elle s’inscrit en résistance face à un art mainstream. Le fan réutilise et se réapproprie l’image de la persona, construit la trame qu’il désire pour son propre besoin, et la partage parfois au sein d’une communauté. Les personas se nourrissent de ces imaginaires et évoluent avec eux. L’attitude de fan n’est pas une confusion entre réel et fiction, mais une pratique consciente de l’intervalle entre les deux, un espace où se négocient manque, désir, perte et identité.

Comme j’essaie de m’en convaincre, je ne suis pas « une fan » de Cate Blanchett. Pourtant, adolescente, je consomme une grande quantité de fan édits de la star. Devenue icône lesbienne malgré elle, certaines courtes vidéos que l’on trouve sur les réseaux sociaux et sur YouTube sont nourris par le fantasme d’une multitude de personnes en manque de représentations auxquelles se rattacher. Lorsque je scrolle sur mon compte TikTok, le flux me ramène sans cesse aux mêmes images, aux mêmes visages, aux mêmes montages : Cate Blanchett androgyne, au ralenti, fragmenté par un montage frénétique. L’algorithme reconnaît, anticipe, confirme. Il rejoue mes désirs et me les renvoie, encore et encore, comme un miroir qui n’oublie rien. Ce que j’ai aimé, ce qui m’a construite, ce qui m’a rassurée, revient sous forme de répétition. Le flux ne crée pas le désir, mais il l’entretient, le fixe, le rend visible et presque inévitable. Il fabrique une continuité, et transforme l’exploration intime en paysage parfois stable et parfois obsédant. Dans ce mouvement circulaire, l’imaginaire ne disparaît jamais, il se nourrit de lui-même, se renforce, et devient un espace où l’identité se cherche autant qu’elle se rejoue. Dans ces montages, quelque chose faisait écho à ce que je ressentais sans savoir le formuler. Le désir cessait d’être isolé, il trouvait une image où se poser, et, par là, une manière d’exister.

Ces montages, souvent sexualisés, sont créés, partagés et consommés dans une dynamique spontanée, pulsionnelle. En réorganisant les images existantes, les auteur·ices de ces fan edits déplacent une figure publique, réorientent l’identité d’une personne réelle et fabriquent une persona. Ils construisent ainsi une alternative, une narration parallèle, non pour affirmer une vérité, mais pour répondre à un besoin. Ce faisant, ils ouvrent un espace où peuvent exister des désirs, des identités et des récits marginalisés ou absents des représentations culturelles mainstream. Ces gestes non discursifs racontent un rapport particulier à l’imaginaire, un espace où les images deviennent des lieux d’appropriation en particulier dans les environnements numériques.

Là où il y a un désir de réinvention, il y a bien sûr une quête de soi, et donc la possible présence d’une faille : quelque chose qui cherche à se dire, à se réparer, à se rendre visible.

Dans son livre A l’assaut du réel, Gérald Bronner évoque le récit de Gilgamesh pour parler de notre rapport au réel et à l’imaginaire. L’épopée de Gilgamesh est l’un des plus anciens récits connus de l’humanité, gravé sur des tablettes d’argile en Mésopotamie. Elle raconte l’histoire d’un roi puissant qui découvre brutalement sa propre mortalité à travers la mort de son ami Enkidu. Incapable d’accepter cette disparition, Gilgamesh se lance dans une quête impossible : trouver le secret de l’immortalité afin d’échapper à la mort et à la perte. Cette quête échoue, et Gilgamesh doit se résoudre au fait que l’humain est mortel, et que rien ne peut abolir cette condition. Face à cet échec, il ne reste qu’une alternative à la disparition totale : le récit. En racontant son histoire, Gilgamesh transforme la perte en trace, et l’imaginaire devient un moyen de résister à l’effacement plutôt que de l’abolir.

Face à une figure inaccessible ou absente, le spectateur refuse la coupure nette. Il prolonge, reconfigure, réanime par l’image et par le récit. Là où Gilgamesh cherchait l’immortalité du corps, le fan cherche l’immortalité de l’image, de la persona, du lien. Cette logique traverse les pratiques contemporaines de fans et, en particulier, la fan fiction. Face à l’inaccessibilité d’une figure aimée – acteur, personnage, persona médiatique – la fiction apparaît comme un espace où l’impossible peut être rejoué, prolongé, parfois réparé. Écrire, imaginer, réinventer devient une manière de rendre presque tangible une relation qui ne peut exister dans le réel. La fan fiction ne relève pas seulement du divertissement ou de l’appropriation culturelle, mais d’un geste anthropologique ancien qui consiste à persister à croire que le désir peut produire du réel. Elle incarne cette pulsion humaine à refuser la disparition, à maintenir une présence là où il n’y a qu’absence, à substituer à la finitude une continuité imaginaire. À l’instar de Gilgamesh, le fan ne se résout pas à la perte – de l’autre, de l’image, de la relation – et invente des récits pour repousser symboliquement ce qui menace de disparaître.

Aujourd’hui, Internet, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle amplifient cette pulsion de manière inédite. Ces espaces offrent un accès quasi illimité aux images et aux archives d’une figure médiatique, brouillant les frontières entre souvenirs, créations personnelles et contenus diffusés par d’autres. Les plateformes permettent de recombiner, remixer et réinterpréter ces images en continu. Chaque post, chaque commentaire, chaque montage devient un geste de réanimation et d’invention. L’IA, en particulier, permet de générer de nouvelles images, de prolonger les scènes, de créer des interactions impossibles, et de nourrir des fictions où la persona ne disparaît jamais complètement. Au tout début de la mise en ligne de Sora (un site de création d’image vidéo par intelligence artificielle), je lui ai demandé de me créer une vidéo de Meryl Streep qui prend dans ses bras l’adolescente que j’étais. Il l’a fait, il m’a créé cette image, avec son mouvement, avec ses imperfections, avec l’absence flagrante d’une âme dans les yeux de Meryl. Il y a quelque chose de fascinant dans cette image, la nouveauté de l’outil sans doute, mais également cette impression de toute puissance, le sentiment que l’image n’a plus de limite et nous non plus.

Ces technologies ne sont pas de simples outils : elles modifient notre rapport au temps, à l’absence et à la mémoire, en donnant à nos désirs un espace d’expression immédiat et collectif. Comme le souligne Bronner, elles « organisent un croisement de flux entre fiction et le monde de plus en plus intense, au point d’organiser une confusion permanente entre la carte et le territoire ».

La fan fiction, et plus largement la réappropriation numérique, devient ainsi un laboratoire d’expérimentation affective et culturelle : elle permet d’étudier comment nous transformons nos relations au réel, comment nous faisons vivre des images, des figures, et des émotions dans un espace à la fois intime et partagé. Elle révèle que la technologie ne se contente pas de médiatiser l’expérience, elle participe activement à la fabrication de la continuité imaginaire qui rend nos attachements possibles.