Exercice pratique d’observation pour aiguiser ma capacité à nommer et décrire un milieu.

Pour le moment, je n’ai pas de forêt à disposition, je décide donc d’utiliser mon quartier comme premier terrain d’expérimentation. Il faut partir d’un organisme représentatif du milieu m’a écrit David Bärtschi, la naturaliste suisse. Je pars donc à la recherche de mon mètre carré représentatif.

Trouver un endroit dans la rue pour m’assoir et observer les détails en mode “close-up” n’est pas facile. Surtout au sein d’un quartier populaire napolitain où je me sens facilement hors de ma zone de confort. J’ai l’impression que c’est écrit sur tout mon corps que je n’appartiens pas aux lieux.

Comme je n’ose pas sortir mon bloc-notes ou mon ordinateur, je décide de me servir de mon smartphone. Je tournicote pour trouver « le bon spot ». Je monte un escalier d’une petite rue sans issue, ne vois pas très bien ou m’installer, hésite à m’asseoir sur un muret, n’ose pas, m’arrête perplexe. Une femme descends les escaliers, me fusille du regard sans répondre à mon « buonasera », visiblement agacée par ma présence passive. Afin de me fondre rapidement dans le décor, je décide de m’installer sur un banc situé… face à un mur ! Je l’avais déjà pris en photo lors d’un premier passage me demandant à quoi pouvait bien servir ce banc incongru situé à quelques mètres seulement d’une magnifique vue sur la mer et la ville de Naples. Etait-il installé-là avant le mur ?

Je décide d’en faire mon lieu d’observation. Je m’assois et je regarde la vue. Il s’agit d’un mur de deux mètres de haut. Au pied, des plantes ont proliféré. Il me semble qu’il y en a deux ou trois espèces. Quelques mégots. Deux, exactement. Pas d’autres déchets ce qui me surprend, c’est rare à Naples. Sur le mur une main en peinture blanche et quelques traces de peinture blanche éparses. Le mur est fait de vieilles pierres rectangles liées par du ciment. Il y a des trous, des fissures et un petit morceau de ferraille rouillé long de quelques centimètres au périmètre carré avec au bout un fil de fer également rouillé et enroulé.

Sur l’une des pierres des trous de différentes tailles et des contrastes de couleur me donnent l’impression d’un visage d’enfant poisson qui me regarde.

La main en peinture blanche est mystérieuse. Il s’agit d une main droite visiblement. Quelqu’un a fait un tampon avec sa paume recouverte de peinture. Je ne peux m’empêcher d’y voir quelque chose de sexuel. Je me souviens d’un film où les deux protagonistes se retrouvaient dans une voiture pour y faire l’amour. La camera était à l’extérieur de la voiture et soudain sur la vitre embuée de la plage arrière une main surgissait et glissait le long de la vitre.

A 80 cm à gauche il y a aussi une main droite, mais elle s’est effacée, on ne peut que la deviner. Les deux mains sont un peu inclinées vers l’intérieur. Le périmètre me fait imaginer que c’est une main d’homme. Je me lève pour mettre mes mains sur les siennes, l’inclinaison des paumes me demande un effort, je me dis que l’on ne se met pas dans cette position naturellement. Est-ce quelqu’un qui s’est appuyé pour étirer ses membres ou se détendre en poussant le mur de toutes ses forces? Voulait-il laisser une trace ? Avec humour ? Avec défiance ? C’est en tout cas une personne plus grande que moi et plus massive. J’ai faim. Zut. Je sens qu’une partie de mon être à déjà envie de partir. La fin du jour est proche. Une brise froide se lève.

Je suis à quelques mètres de chez moi. Je pense que si les bancs avaient un titre, celui ci s appellerait « face au mur ». C’est plus reposant que je ne l’aurais pensé. Être coincée là face à ce mur si proche me donne l’impression d’être un peu cotée, protégée, cachée. Je vois un autre morceau de ferraille plus loin et un clou qui dépasse plus haut. Tout est rouillé. A quoi ont-ils tous pu servir. Au-dessus du mur, il y a d’abord un replat plus large, puis une haute barrière faite de longues tiges en fer peintes en bordeau a 10 cm les unes des autres. Au pied des tiges deux lattes de 4 cm de haut séparées de 10 cm. Une latte similaire en-haut. Je crois que je me suis faite piquée par un moustique. Un tube coulisse le long de l’une des lattes du bas. Une sorte de gaine. Je me demande à quoi elle sert, à qui elle sert. Le haut du mur est en escaliers. De l’autre côté de la barrière des hautes plantes dépassent. Peut-être même des arbustes.

Je commence à fatiguer. Je baille. C’est tellement difficile de décrire un espace correctement. Je pourrais le dessiner ce serait peut-être plus simple. Quoi que… avec les questions de perspectives, pas sûre. Je pourrais essayer de revenir demain pour le dessiner. Je viens d’apercevoir le moustique voler. Au-dessus de la main droite, il y a un trou ou plutôt une grosse fente de 3 cm de haut dans une jointure en béton. Pas très large. 1 cm de large. Je me demande si elle est habitée. Le ciment est de couleur brut. La pierre est beige jaune avec des colorations parfois plus foncées et des taches blanches. J’aperçois sur la droite des à plats de béton et me demande si avant le mur était complètement recouvert. En fait, c’est certain, le mur a dû être tout lisse et tout propre à un moment de sa vie.

Derrière le mur à droite je vois le ciel devenir rose. Je suis attirée. Je n’ai pas envie de rater quelque chose de beau coincée derrière un mur. En même temps, depuis que je suis arrivée, j’en ai vu plusieurs de ces magnifiques ciels d’automne et je n’ai jamais observé un vieux mur urbain. De ce point de vue, ce que je fais est plus rare que l’observation d’un couché du soleil sur une ville qui surplombe la mer. C’est une question de perspective.

Des oiseaux semblent tout à coup se réveiller. J’ai lu quelque part que la croissance des plantes pouvait être stimulée par le chant des oiseaux. Mais pourquoi stimuler des plantes en fin de journée ? Ou peut-être est-ce un message pour leur dire de se préparer à accueillir l’humidité nocturne sur leurs feuilles?

Je sature de mon mur. Je vois une petite chauve-souris voler. Je me demande si c’est une pipistrelle. Les chauve- souris sont considérées comme l’une des espèces les plus abouties, car elles ont survécu des millions d’années sans avoir beaucoup eu besoin de changer. Il faut dire que leur sonar est plus impressionnant que toute technologie humaine. Elles captent les objets avec précision grâce aux ultra-sons qu’elles envoient. Une 2ème chauve souris l’a rejointe dans sa danse pour attraper les moucherons. Cela me rappelle une expérience qui circulait sur les réseaux il y a quelques années. Une vidéo d’une personne qui se met à danser dans un lieu public. Les gens la regardent. Une deuxième personne la rejoint et se met à danser. La théorie stipulait que c’est la deuxième personne qui va entrainer le reste du public à danser. Ou était-ce la troisième ? Bref, je ne vois pas de foule rejoindre les deux chauve-souris. Petit à petit mon esprit s’éloigne du mur. Je suis aidée par la lumière qui baisse. C’est comme en méditation, il faut que je force mon esprit à revenir à sa tache d’observation. Pas faire le vide, mais observer. Tiens une fissure toute fine que je n’avais pas vu auparavant, mais que je n’ai pas le courage de décrire. Je pense à mon compte Spotify que je dois renouveler mais je n ai pas trouvé comment.

Il me semble soudain apercevoir un spasme dans l’obscurité qui passe à un ton plus foncé de manière presque visible. Une mini accélération a eu lieu avant la reprise d’un rythme lent vers la nuit. Cela me fait penser aux infimes tremblements de terre qui rythment le sol de Naples.

Mon mur commence à m’énerver. Il ne s’y passe rien à part une haute tige verte qui vascille à son pied. Je crois que je connais cette plante. On a les mêmes en Suisse. Je ne la vois plus très bien et je n’ai pas non plus envie de la décrire. La description de la barrière m’a achevée. J’ai envie d’aller manger. Je devrais mettre un chronomètre durant ces moments d’observation, ce serait plus facile. Demain, ici ou ailleurs, je vais tacher de faire le même exercice avec un chronomètre. 30 min max. 

Le soir, j’ai testé la position des deux mains à la maison. A part des pompes contre le mur je n’ai pas bien su quoi faire dans cette posture. J’ai aussi fait des recherches sur la main cinématographique, il s’agit de la main de Kate Winsley dans Titanic. Ou plutôt celle de James Cameron. Un article du Huffington post datant du 26 février 2019 raconte : « La fameuse trace de main de cette scène torride de“Titanic“ est toujours visible ». Il s’avère que le réalisateur James Cameron a posté une photo sur son compte twitter montrant que la marque de la main était toujours visible sur la voiture 20 ans après la sortie du film. L’article explique qu’il ne s’agissait au final pas de la main de Kate Winsley mais de celle de James Cameron. On apprend également qu’il a utilisé un processus chimique pour que la trace ne disparaisse pas.