Être en herbe
Comment dévanner un savoir-faire ? Un récit de tressage en bambou.
Dans le cadre de ma recherche-création, je suis partie à Taïwan et au Japon pour en apprendre sur l’origine de ce savoir-faire auprès d’artistes, artisan·e·s et designer. Ces rencontres m’ont permis de découvrir leurs différentes pratiques avec cette plante, chacune unique et poreuse. Ces pratiques, plus ou moins artisanales et artistiques, questionnent ma position d’artiste apprenant un savoir-faire technique. Pour Nicolas Sidoroff, musique, recherche et art sont avant tout des pratiques. Selon lui, « c’est par les manières de faire en situation qu’on peut approcher un bout de ce qu’elles s/font ». C’est découvrir une pratique et « le comment de la pratique qui permet les attentions et actions nécessaires pour éviter le plus possible des positions et actes de domination ».
Sidoroff, Nicolas, « La recherche n’existe pas, c’est une pratique ! », dans Agencements 2024/1 N° 10, pages 153 à 157, Éditions Éditions du Commun.
« La vannerie devient un terrain d’expériences ; il s’agit de s’immerger dans le quotidien et l’écosystème de celles·ceux qui font, et de faire à son tour »
Texte poétique de Clémence Canet écrit en suivant du regard et en échangeant avec l’artiste Clara Denidet au cours de la résidence itinérante de cette artiste. Canet, Clémence, « Tresser les savoir-faire », Arts en résidence, 2023, disponible sur <https://www.artsenresidence.fr/site/assets/files/1/texte-clara_denidet.pdf> (consulté le 08/05/25), p. 4.
Mots vannés
Je récolte des mots auprès des personnes rencontrées au cours de ma recherche et auprès de mon entourage pour interroger l’imaginaire de la vannerie de ces personnes.
Que signifie le mot « vannerie » pour d’autres personnes, dans d’autres langages et d’autres corps ? Est-ce que l’on peut vanner (avec) ce mot ?
D’après Jehanne Dautrey, professeure à l’École nationale supérieure d’art et de design de Nancy, dans le livre Milieux & créativités, « l’artiste fait en sorte que la valeur symbolique de l’obstacle change à partir d’un enchaînement d’exercices qui activent une plasticité des représentations mentales ».
Dautrey, Jehanne, « Nourrir une recherche en art aujourd’hui : apprentissage & désapprentissage des savoirs ? », Milieux & créativités, p. 28
L’obstacle, ici est la question : que signifie le mot « vannerie » ? La consigne de l’exercice est celle d’écrire une liste de mots en commençant par le mot « vannerie 1 », de tout ce à quoi ce mot fait penser au flux de la pensée. Je remarque après plusieurs rencontres que cette consigne peut être interprétée de deux manières, soit d’écrire tout ce qu’évoque la vannerie comme artisanat, soit d’écrire tout ce à quoi les participant·e·s pensent à partir du mot vannerie, dans une écriture automatique. Les participant·e·s utilisent des bandelettes de papier comme support pour recueillir leurs écritures. Ces bandelettes évoquent déjà le matériau, comme des lamelles de bambou prêtes à être vannées. Les mots récoltés auprès des participant·e·s, tantôt renouent avec l’artisanat de la vannerie, tantôt le déploient dans un imaginaire tout autre.
1 À Taïwan, je propose les mots “tressage en bambou” : 竹編, prononcé “zhúbiān” en mandarin et la traduction du mot vannerie : 籃, “Lán”. Au Japon, ce sont les mots 竹編み “take-ami”, pour tressage en bambou ou かご細工 “kago-zaiku”, pour vannerie. Pour les personnes anglo-saxonnes rencontrées, elles utilisent le mot « basketery ».
Après la récolte de ces mots, je les vanne, littéralement, pour en faire des choses vannées à lire. Je souhaite recréer avec ces mots, les objets artisanaux que j’apprends à réaliser en papier. Faire devenir ces objets figés des choses qui racontent les rencontres et les différentes représentations de la vannerie.
De plus, j’enregistre les personnes lisant ce qu’ils et elles ont écrit. Pour les personnes lisant dans leur langue d’origine, je leur demande de tenter de traduire leurs mots ou de me raconter leur cheminement de pensée d’un mot à l’autre de leur langue (japonais ou mandarin) à l’anglais. Ces enregistrements pourraient aussi être superposés pour en faire des entrelacements sonores, ou bien une suite de lectures.


Réalisations en bambou
Être à Taïwan m’a permis de me rendre compte de la qualité de l’environnement dans lequel le bambou pousse. Être bambou. Je pèle de sueur, une peau poreuse et dégoulinante lorsqu’on la chauffe. Je transpire bambou, essorée comme cette plante, je perds toute mon eau une fois coupée de mes rhizomes, les miens sont théoriques, quels sont-ils ?
Ce ne sont pas que mes mains qui travaillent la vannerie, tout mon corps accompagne et reçoit cette chose qu’est la vannerie. Pour lui donner forme, nous sommes en corps-à-corps : j’entoure la vannerie de mon corps. Pour la maintenir, une légère pression entre mes jambes et mon ventre, lover l’une contre l’autre.
Les lamelles de bambou comme des muscles à assouplir, accompagnées par le geste pour donner la courbe et avec un peu d’eau pour ramollir. Pourtant, quelque chose a été englué. Une forme figée, qui ne bouge plus.
Lorsque l’on fabrique un objet de design ou artisanal, on cherche à obtenir une forme fixe. Par exemple, j’ai rencontré l’artisane taïwanaise Chin-Tuan Chiu qui m’a proposé de réaliser à partir du chaume (tige du bambou), en passant par la fabrication des lamelles, un filtre à café en bambou.
Au moment de faire la finition circulaire de l’objet, l’artisane a collé le bord des fines lamelles du cône entre elles, pour éviter que le motif ne se dé-vanne. Puis à nouveau, une fois la vannerie terminée sur la hanse, car je n’avais pas assez serré le fil pour la maintenir en place. La colle n’est pas visible. Cette anse flottante, amovible est comme un défaut à corriger, car elle ne doit pas bouger si l’on veut l’utiliser correctement. Mais voilà une contradiction. Aika, une autre apprentie d’origine japonaise, et moi, étions perplexes, car la colle empêche d’utiliser cet objet avec de l’eau chaude. La colle signifie que tout n’est pas naturel, c’est en apparence naturel, mais à l’intérieur, c’est figé. La colle impose à la forme de ne pas bouger. Cet objet doit avoir cette forme, ça ne bougera pas. Mais que se passerait-il si l’on décidait de ne pas mettre cette colle et de ne pas engluer ?
D’un côté, la colle aide à maintenir, donc la réalisation serait peut-être plus compliquée, d’un autre côté on pourrait trouver une autre alternative. On peut envisager que la main se mettrait à glisser sur le matériau, il y aurait des dérapages, des petites erreurs qui permettraient d’arriver à de nouvelles formes ou des formes qui reçoivent la main de celui qui fait. Par exemple, cet espace de décollement de l’anse pourrait amener à envisager une partie de l’objet en mouvement, amovible. Chaque erreur est une opportunité à saisir d’un mouvement discontinu et imparfait de la main humaine. De plus, l’erreur agit aussi comme marqueur d’une main, comme une signature de celui qui a travaillé avec ce matériau. Car le matériau n’est jamais complètement maîtrisé et non plus complètement maîtrisable. C’est ce qui fait toute la beauté des objets créés par cette main.
Au Japon, j’ai appris auprès de l’artiste Hajime Nakatomi qui produit des vanneries sculpturales en bambou. Un de ses apprentis, Yoshihiro Ikeda, me confit qu’il ne dessine pas, ne pense pas et improvise uniquement lorsqu’il vanne. Pourtant, ses réalisations, sur les images qu’il me montre, sont extrêmement travaillées géométriquement avec plusieurs formes symétriques en volume. Comment est-ce possible ? Est-ce que ses compétences techniques lui permettent de réaliser de telles formes ?
Pas uniquement, car dès que j’ai commencé à apprendre, j’ai ressenti aussi cet espace de liberté qu’offrent la vannerie et le matériau. Aussi bien des possibilités géométriques, symétriques, régulières qu’irrégulières, asymétriques et aléatoires. Les deux seules compétences techniques à maîtriser sont de pouvoir fabriquer des lamelles et de pouvoir les maintenir ensemble jusqu’à ce que le tressage se maintienne tout seul, et pour cela le tressage à plusieurs mains pourrait être une des expérimentations.
Motif aléatoire maîtrisé
Cette technique consiste à fabriquer des formes plus ou moins sphériques en utilisant un motif aléatoire sur la surface. C’est la première fois que je ressens une forme d’apaisement pendant que je crée quelque chose d’aléatoire. D’habitude, l’aléatoire me procure une sensation de frustration. Ici, c’est une sensation de maîtrise malgré le non-contrôle de la forme, propre à l’esthétique japonaise. Une asymétrie contrôlée, un rythme organique. Même a posteriori, une fois abouti, cet entrelacement de lamelles de bambou qui ressemble à des nouilles, me procure une sensation de satisfaction tout en ayant la sensation de ne pas avoir un objet fini, que je peux regarder et toujours redécouvrir visuellement et par le toucher.
Il y a quelque chose qui se tisse sans les mots. Un exercice de répétition. Un même geste qui se module. Une même technique qui permet de changer de formes. La réitération de l’exercice permet de mieux comprendre, d’affiner la perception pour arriver à quelque chose de plus précis sans même véritablement en contrôler la forme. Une sorte de lenteur et de latence.


Nouer
Une expérimentation de la forme avec la tension de lamelles superposées entre elles. Le but est de nouer, emmêler les brins crémant des courbes et contre-courbes complexes.
Cette technique demande une certaine dextérité, surtout si l’on veut alléger les courbes, c’est-à-dire que plus l’on noue à un endroit, plus les boucles et courbes deviennent denses en un point, ce qui d’ailleurs les maintient en place.
Il est plus difficile de maintenir de simples enlacements, ce qui demande donc de venir fixer temporairement des points pour modeler la surface de cette expérimentation. Cette vannerie procure une sensation de fluidité, de vibration et d’oscillation de la matière qui se ressent dans les doigts avant d’être, aussi, visuelle. Il y a aussi moins de maîtrise si l’on n’utilise pas de fixation, la matière impose certains nœuds pour qu’elle se maintienne par elle-même. Il est aussi très difficile d’avoir une idée, une image, un motif en tête. Cette technique permet de se laisser emmener et emmêler, guider par les lamelles ce qui permet d’explorer et découvrir certaines formes inattendues. Cette technique en quelque sorte redéfinit la notion de maîtrise puisqu’il est difficile de penser à une forme et de la reproduire. Une sorte de technique organique et plastique qui n’apprend pas vraiment à produire une forme, mais une sensation dans le corps.

Ces apprentissages m’inspirent pour la suite : créer des expériences vannées à plusieurs et créer des “choses vannées” qui se dé-vannent.
