Ecrire à partir du punctum de la photographie
Recontextualisation de ma recherche
Mon travail de recherche-création prend pour ancrage l’acte de collectionner et mon intérêt pour les objets trouvés et abandonnés. La photographie, particulièrement, m’interpelle, ou plutôt la charge mémorielle qu’elle me semble contenir.
Une collection est une réunion d’objets (notamment d’objets précieux, intéressants), voire une série d’ouvrages, de publications ayant une unité. J’aimerais à travers ce projet, à la fois passer par la méthode de collecte et effectuer cette réunion physique de photographies, et à la fois les arranger comme série preneuse de sens. Dans son livre Un désir démesuré d’amitié1, Hélène Giannecchini parle de la fiction comme d’une réparation face à l’oubli. Elle y expose des photographies de personnes queer, les interprète, les questionne, tente de remplir les vides. C’est cette démarche de donner un nouveau contexte à une image qui a perdu le sien, de tirer un nouveau fil subjectif qui m’intéresse particulièrement. Cette démarche, de création d’un nouveau sens fait écho à la définition du vernaculaire que Clément Chéroux2 élabore : « une photographie utilitaire ne devient réellement vernaculaire qu’à partir du moment où elle perd sa valeur d’usage initiale, c’est-à-dire où elle ne sert plus ce pourquoi elle avait été originellement produite. La photographie vernaculaire répond à un mode d’inemploi, elle est momentanément mise hors service avant d’être réactivée différemment. » Le mouvement de redécouverte et de réexposition d’archives ou de matériaux vient interroger des questions de mémoire, intrinsèquement liées à l’oubli qui entoure ces objets. Mon travail se centre sur cette limite floue de l’archive entre ce qui peut être dit de factuel et la grande part de projection, et donc de fiction qui en découle. Dans cette fiction se joue un double mouvement, de désir et de réparation. Gaëlle Obiégly, dans Sans Valeur3 écrit « J’invente différentes histoires pour répondre au mystère du petit tas d’ordure dont émerge le spectre d’une destinée. »v Face à des objets trouvés dans la rue, elle réfléchit à son rapport à ces objets et surtout à la part de projection qu’elle met nécessairement dans sa quête de sens. Clément Chéroux4 rappelle qu’on ne considère comme vernaculaire que ce qui est autre. En effet, ses propres photographies de famille n’entrent pas dans le champ, c’est l’anonymat et la perte – en somme l’oubli – qui caractérisent l’attrait pour ce type d’images. Il existe à mon sens quelque chose dans cet écart entre soi et cet objet autre, appartenant à l’autre anonyme, inaccessible qui ouvre un espace de projection, de désir et fatalement de fiction. Ma recherche entend s’interroger sur ce que nous pouvons faire avec ce qu’il reste, des traces, et par extension sur notre rapport collectif et subjectif à l’oubli.

Expérimentations
Ma recherche est aussi une recherche formelle et plastique. Dans ce cadre je me suis interrogée sur la façon de donner à voir les photographies entrant dans ma collection. J’ai expérimenté en utilisant le medium du zine, notamment au format A5. Je me suis d’abord concentrée sur les photographies trouvées à Istanbul lors de mon échange universitaire que j’ai voulu mettre en correspondance avec des fonds, créés à partir de photographies des sols et des murs de la ville. C’est une tentative de recherche graphique qui ferait résonner les photographies avec la ville, comme des supports donnant à voir les photographies et leurs origines de rebus. Ces photographies ayant perdu leur usage initial, la rue devient le vecteur de leur redécouverte et de leur réinterprétation.

Il s’agirait donc de créer un espace de résonance entre cette exposition plastique des images et une interprétation subjective et fictionnelle. J’aimerais pour ce travail me centrer sur le medium de l’écriture, mais j’ai l’envie d’expérimenter également avec d’autres mediums comme le son voire la musique.
Je me suis interrogée sur la façon de dire quelque chose de ces images. De dire quelque chose qui trouve son sens en moi, dans ma recherche. J’ai essayé de me rappeler pourquoi je les avais choisies, elles, et pas d’autres, dans les bacs de brocantes. Parce qu’il y avait quelque chose. Quelque chose de l’ordre de l’appel, de l’interpellation, du désir. De la projection aussi nécessairement. Mais il y a eu quelque chose que je ne me suis pas tout de suite expliqué, qui m’a déplacée. Quelque chose dont je garde la trace, il me semble, quand j’ose feuilleter à nouveau ma collection. Quelque chose qui me rappelle les concepts de studium et de punctum que Roland Barthes développe dans La Chambre Claire1. Ces cadres qu’il créé permettent d’analyser la relation du spectateur à l’image, ce qui permet un lien avec elle. Concernant le studium, c’est la connaissance du regardant qui aide à la compréhension et à l’analyse, c’est-à-dire repérer des personnes, des paysages, des architectures etc et les associer historiquement par exemple. C’est également le domaine du goût, le studium permet de dire j’aime ou je n’aime pas cette image. Il y a une certaine intellectualisation de la photographie, en cherchant les intentions du photographe, qui crée une immobilité, là où le punctum ouvre le cadre et crée un déplacement. Ce mouvement est accidentel et hasardeux (il pourrait même se qualifier de sérendipité), provoqué par quelque chose de l’image qui vient attirer, blesser le spectateur. En effet, en latin punctum désigne ce qui perce. Il y a alors une incitation à sortir du cadre immobile de la photographie à travers un élément qui déplace, provoque un affect. J’ai donc expérimenté en cherchant le punctum de la photographie comme point de départ d’une écriture fictionnelle.
Je proposerais donc trois photographies, travaillées plastiquement et mises en relation avec des textes, comme illustration de ma recherche en cours.



« Je me suis rendu compte d’une chose importante : c’est que tout ce qui s’était passé après que j’avais pris la photo se trouvait aussi dedans, même si personne ne pouvait le voir, à part moi quand je la regardais, et peut-être toi aussi quand tu la regarderas à l’avenir, même si tu n’as pas vu le moment original de tes propres yeux. »1
1Giannecchini, H., Un désir démesuré d’amitié, 2024, Seuil.
2Chéroux, C., Vernaculaires. Essais d’histoire de la photographie, Le Point du Jour, 2024 [2013], p. 18.
3Obiégly, G., Sans Valeur, Bayard Éditions, 2023.
4Ibid.
1Barthes, R., La Chambre Claire, Gallimard, 1980.
1Luiselli, V., Archives des enfants perdus, éd. de l’olivier, 2019.
