des petits morceaux de nature

En cherchant un texte sur les colonnes de l’acropole d’Athènes, la pierre calcaire, les ruines et les bactéries à la suite des présentations de mercredi dernier, j’ai trouvé un chapitre dans un livre d’Ingold Faire (2013) qui a attiré mon attention. “Les matériaux de la vie” est une bonne entrée pour aborder la question du lien entre matière et histoire – qui occupe ma recherche. Le chapitre se construit à partir de ses expériences, les 4As, menées avec ses étudiants. C’est une sorte de méthodologie et de pédagogie pour approcher l’étude des relations des humains dans leur milieu en explorant les connexions entre anthropologie, architecture, art et archéologie à partir d’enquêtes expérimentales de terrain. Il propose de réanimer ce qui est perçu comme fixé sous la forme d’un objet pour mettre en évidence les flux de la matière qui vont être saisis dans le processus de fabrication. Je rassemble ici quelques éléments que j’ai trouvé utiles pour ma recherche. https://www.cairn.info/revue-multitudes-2016-4-page-51.htm

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Ingold revient sur ce que nous définissons par matière et matériaux. Pour cela, il met en évidence deux perceptions du phénomène de la production de forme à partir de la matière. L’une entend un établissement de forme prédéfinie sur de la matière en vue d’une finalité. L’autre, considère la création d’un champs de force établi à partir de l’engagement du geste et du matériau; une émergence mutualisée d’une forme.

Dans un deuxième temps je reviens sur la question des propriétés que l’on conçoit comme inhérente au matériau et dont il s’agit pour Ingold d’interroger la variabilité.

L’engagement de la forme

Nous avons pour habitude de définir la fabrication d’objet par le système hylémorphique (hylé matière, morphê forme). Dans cette opération, une forme est appliquée au matériau à partir d’une idée, d’une image, d’un modèle préexistant. La finalité des matériaux est de prendre forme dans l’objet.

Les artefacts ainsi produits, s’inscrivent dans la construction d’une culture matérielle qui voit dans la matière des artefacts finis. Selon Julian Thomas, cette culture « représente tout à la fois des idées qui sont devenues matérielles, et une substance naturelle qui a été rendue culturelle »1. On prélève du monde matériel les idées d’un esprit. On opère par des formes imposées à des bouts de matière : ce sont les matériaux. Ils se distinguent et sont définis par leur disponibilité pour l’agentivité humaine. La fabrication représente la rencontre de « représentations conceptuelles d’une tradition culturelle donnée »2 avec les ressources disponibles de la nature.

Ingold nous propose un autre point de vu qui demande de se placer du côté du flux dans lesquels sont pris les matériaux. Cela implique de considérer combien ceux-ci se transforment continuellement, se déplacent, se répandent et ont tendance à être incontrôlables. Dans la fabrication, ce flux devient un processus de croissance dans lequel le.a fabriquant.e s’engage. Il.e doit mêler ses forces aux forces des matériaux.

Ces forces s’ajoutent à une histoire du matériaux. Par exemple, la différence entre une stalagmite et une statue ne tient pas dans la question de la fabrication. La stalagmite est formée par l’infiltration d’une eau saturée en calcaire qui va intervenir sur sa forme et de la même manière la statue est une forme émerge de la confluence de phénomènes. L’engagement de l’artisan.e (et de ses outils) est une force qui communique avec la physicalité de la pierre et contribue à l’émergence d’une forme. La pluie par la suite va éroder la statue et continuer le processus de production de forme. La fabrication peut avoir à l’origine un modèle, une forme dans la tête de l’artisan.e, mais ce qui est au cœur du processus c’est l’engagement physique avec le matériau.

Pour Simondon dans L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, la production de choses doit être comprise comme un processus de morphogenèse dans lequel la forme est toujours émergente plutôt que déterminée3. C’est selon ce même processus que se déploie un organisme vivant au cours de son développement, que sa forme se dégage. Deleuze et Guattari, montrent que le problème d’une matière inerte sur laquelle on applique une forme manque la plasticité de la matière qui est impliqué par ses forces et résistance ou sa malléabilité dans la prise de forme. Ils considèrent la matière comme flux parcouru de « modulations »4. Pour pouvoir communiquer avec ce flux et faire émerger des formes il est nécessaire de savoir l’appréhender :

En réalité, insistent-ils, dès que nous sommes confrontés à la matière, « c’est de la matière en mouvement, en flux, en variation », avec pour conséquence que « cette matière-flux ne peut être que suivie». Les artisans qui suivent le flux sont, en réalité, des vagabonds, des voyageurs, dont la tâche est de pénétrer le devenir du monde et d’en infléchir le cours selon les buts qu’ils poursuivent. Leur tâche est « l’intuition en acte».5

 

Propriétés et histoire

La pierre est généralement comprise comme possédant des propriétés de dureté, de solidité et de durabilité. Pourtant, dans l’histoire des matériaux, il se peut que la pierre ait été choisie pour sa fluidité et sa mutabilité. Il y a pour les pierres une multiplicité de propriété (friable, massive, légère, lourde…). Pour Conneller, « la pierre n’est pas une chose qui existe ; il y a beaucoup de pierres différentes, avec des propriétés différentes, et ces pierres deviennent différentes en fonction des modes particuliers d’engagement »6. Cela nous laisse donc avec autant de sous genres que de pierres. Et si toute pierre est différente, qu’est ce qui fait la pierre et de là, comment pouvons nous définir ce qu’est un matériau ?

Ingold considère que « toute tentative visant à mettre en place une classification des matériaux, selon leurs propriétés ou attributs, est destinée à l’échec pour la simple raison que ces propriétés ne sont pas fixes, mais émergent continuellement en fonction des matériaux eux-mêmes»7. Les matériaux ne sont pas des objets constitués. Leurs propriétés sont une historicité en devenir au delà des formes dans lesquelles les matériaux ont été fondus.

Les matériaux n’« existent » pas, au sens où existent les objets, en tant qu’entités statiques avec des attributs déterminés, ils ne sont pas – selon les termes employés par Karen Barad – « des petits morceaux de nature », attendant d’être marqués par une force extérieure telle que la culture ou l’histoire pour être achevés.8

Il sont « ineffables », pour les connaître nous devons les suivre, écouter leurs histoires. Pour les artisan.es il s’agit de correspondre avec eux et chacun de leur geste est comme une question posée au matériau à laquelle celui-ci répond.

Petite vasque en argile fondue par la pluie, 2019

Petite vasque en argile fondue par la pluie, Aubervilliers, 2019

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Mon travail est actuellement occupé par l’histoire de la production de matière première et son implication dans l’occupation coloniale hispanique des Amériques au XVIe. Cette pensée d’une histoire du matériau parcouru par des forces génératrices de formes permet d’imaginer une réactivation des phénomènes qui les ont parcourus.

Lorsqu’ils sont incorporés, on peut étendre cette question de l’histoire, aux objets qui les utilisent et qui sont dès lors traversés d’historicités multiples à partir desquelles se conçoivent les conditions de leur existences.

Aussi, je trouve la notion de culture matérielle que présente Ingold très utile pour continuer mon travail car elle implique une définition des rapports à la ressource et à la production d’objet liée à des façons d’être au monde qui interviennent dans le geste technique.

 


1Thomas J. (2007), « The Trouble with Material Culture. In Overcoming the Moderne Invention of Material », dans Jorge V. O., Thomas J. (dir.), Special issue of Journal of Iberian Archaeology, 9-10, Porto, ADECAP, p. 15.

2Ingold T. (2017), « Les matériaux de la vie », Socio-anthropologie no 35, p. 30.

3Simondon G. (2005), L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Éditions Jérôme Million, p. 41-42.

4Deleuze G., Guattari F. (1980), Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Éditions de Minuit, p. 509.

5Ingold T. (2017), « Les matériaux de la vie », op. cit., p. 37 citant ici Deleuze G., Guattari F. (1980), Mille plateaux, op. cit., p.509.

6Conneller C. (2011), An Archaeology of Materials. Substantial Transformations in Early Prehistoric : Europe, Londres, Routledge, p. 82.

7Ingold T. (2017), « Les matériaux de la vie », op. cit., p. 48.

8Barad K. (2003), « Posthumanist Performativity: Toward an Understanding of How Matter Comes to Matter », Journal of Women in Culture and Society, 28 (3), p. 821.

 

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