Décolonialité & Privilège, Devenir complice. Rachele Borghi [Fiche de lecture – 1ère partie]

Introduction 

Décolonialité et privilège est une porte d’entrée (grande ouverte) sur la question de la décolonialité. Rachele Borghi tente de nous faire comprendre comment la pensée a été créée, comment elle se crée et façonne ainsi des discriminations, injustices, violences, stigmatisations…  Il n’est pas question ici de comment s’en sortir mais plutôt de comment prendre conscience de sa position, de l’interroger et d’agir. Agir pour créer. Créer pour lutter.  
Faire exister la colonialité du savoir, de la production du savoir, de la connaissance, de sa légitimité… permettra alors d’effectuer une réelle décolonialisation, après l’échec de la décolonisation et du post-colonialisme. 
L’autrice part de ses propres expériences pour parler du milieu dans lequel elle se situe : l’espace universitaire. Elle propose ainsi un guide de décolonialité de cet espace privilégié, lieu de façonnement, de création et de légitimation des savoirs, de la pensée, donc des esprits.  

 

Présentation de l’autrice 

Rachele Borghi, italienne de naissance, est depuis 2013 maîtresse de conférence en géographie à la Sorbonne Université. Elle se définit comme chercheuse militante et activiste, queer transféministe et porno-activiste. Le mouvement du post-porn et du pornactivisme a beaucoup bousculé sa position de chercheuse. Elle qui travaillait beaucoup sur les corps, plus particulièrement sur le rapport du corps avec/dans l’espace publique, elle s’est rendue compte que sa position de chercheuse faisait qu’elle travaillait essentiellement sur les corps des autres. Depuis, elle a déplacé sa position en décidant de travailler sur les mêmes sujets mais depuis son corps, avec son corps et sur son propre corps. Son corp(us) est outils de recherche, outils performatifs, positionnement. Elle cherche à faire de ses cours des lieux innovants de réflexions et de radicalité, mais exerce également des conférences-performances dans les temps-forts de l’Université en faisant parler son corps. Elle situe beaucoup de ses recherches au sein du milieu universitaire en déclinant les mouvements qui l’intéressent et la nourrissent dans celui dans lequel elle baigne. 

 

I. L’espace : l’espace-centre et les marges 

C’est avec l’importante notion de l’espace que s’ouvre/débute le livre de Rachele Borghi : il existe l’espace-centre, et puis les marges.  

Dans le chapitre d’ouverture #Notes de(s) marge(s), inspirée des écrits de bell hooks, la marginalité est revendiquée comme un espace nécessaire, existant à part entière, où se produit et se partage pensées, actions, observations, créations et tant d’autres choses. Ce n’est ni un espace de soumission, ni de transit, mais un “espace contre-hégémonique (…), un lieu d’où contre-attaquer, un espace privilégié d’élaboration de micropolitiques à diffusion virale” (p.22). D’après bell hooks, les “possibilités radicales” viennent de cet “espace de résistance”*.  
Là où se pose la question, et que l’autrice fait rapidement surgir : une personne privilégiée peut-elle se tenir/placer/situer à la marge ? 

Selon Rachele Borghi, les marges du centre existent, autrement dit, “chaque espace-centre a ses marges” (p.23). 

 

1) L’espace-centre de l’université et la marginalité 

Selon l’autrice, il est possible de se situer dans un espace-centre tout en restant dans la marginalité. La difficulté se trouve dans ce que bell hooks formule : “lutter pour maintenir ce type de marginalité même lorsque l’on travaille, que l’on produit, que l’on écrit […] depuis le centre” (p.23). C’est du centre de l’université dont elle fait évidemment question ici. Son choix : “cultive[r] cet espace à la marge non pas comme lieu où être dominé mais depuis lequel entrer en résistance” (p.24). La difficulté ? Ne pas tomber dans la reproduction de “l’élitisme du savoir savant” en pensant que s’intéresser à des sujets et approches marginales ou appartenir à une catégorie de population opprimée suffit, d’après les mots de Borghi (p.25). 

 

2) Se situer dans un espace-centre : les risques et impacts 

 

i. L’injonction de l’écriture

Prenant toujours bell hooks comme exemple, l’autrice affirme “que se faire comprendre est une question politique” et passe par “la simplicité de l’écriture et de la pensée : ne pas avoir l’air intelligent” (p.25). Elle va même plus loin en expliquant que la décolonialisation de nos esprits passe par cette libération de la peur d’être invisibilisé.e, inaperçu.e, de ne pas être pris.e aux sérieux.se. 

En parlant depuis l’espace-centre, il faut donc prendre des risques pour sortir “de l’injonction à ne rien exprimer qui ne soit intelligent” (p.25). Pour le faire, Borghi commence à énoncer la première clé avant toute forme de changement ou de lutte : “suivre un parcours de conscientisation” (p.25). L’objectif :  “penser ton propre positionnement, à prendre le risque d’affirmer et en assumer la responsabilité” (p.25). 

 

ii. L’oppresseur épistémique

La prise de responsabilité est primordiale pour l’autrice et est inhérente à sa position : 

“Pour moi, cela revient à combattre l’autorité autoritaire à travers la prise de responsabilité. Une responsabilité qui relève de ma fonction sociale, celle d’enseignante, de chercheuse, productrice et émettrice légitime de savoir, porteuse a-symptomatique de pouvoir” (p.25). 

Faire partie d’un espace-centre nécessite donc une conscientisation de son rôle, d’avoir conscience de là où on se situe. Car occuper un espace-centre, comme le reconnaît elle-même Borghi appartenant à cet espace, place systématiquement la personne dans ce qu’elle appelle “le mauvais camp, celui de l’oppresseur épistémique, qui parle (pour les autres et à la place des personnes concernées), produit le seul savoir considéré comme légitime (c’est-à-dire celui reconnu comme faisant autorité), qui est écouté, qui détient la parole qui compte” (p.25). Pour elle, “tous ces éléments relèvent de la colonialité du savoir et de la violence de celui-ci” (p.25). 

 

II. Positionnement et pouvoir 

Conscientiser son positionnement dans l’espace pour se rendre compte de son pouvoir et prendre ses responsabilités est donc primordial, surtout pour comprendre que “la colonialité est partout, même dans le savoir critique” (p.29). Avant de venir sur les définitions du terme colonialité (patience), Borghi revient sur des marques de pouvoir, et donc de colonialité, présentent dans le milieu universitaire : le corps et le discours. 

 

1) Le corps 

Outre son positionnement symbolique, l’autrice parle également de l’importance de la position physique de son corps (“le lieu d’où [elle] parle, l’espace d’énonciation”) : 

“Quand tu es dans une grande salle, derrière une table munie d’un microphone, avec ton nom sur l’affiche qui marque l’espace à l’entrée de la salle de conférences, à ce moment-là tu peux faire un choix : confirmer l’image d’autorité produite par ce dispositif et contribuer à reproduire l’approche coloniale du savoir, ou essayer de faire des exercices de décolonialité, en te mettant dans une position inconfortable, en partageant tes limites, les faiblesses et les difficultés épistémiques” (p.27-28). 

Reconnaître sa position, et la briser (!) en se mettant en position de vulnérabilité, en cassant le mythe du professeur.e, conférencier.ère universitaire connaisseur.se irréfutable de la vérité et du savoir, est donc un premier exercice de décolonialité.  

 

2) Le discours 

Borghi se tourne de nouveau vers bell hooks pour parler des “producteurs de savoir critique postmoderne” (p.28). Elles dénoncent : “hiérarchie académique”, “discours dominés par les voix d’intellectuels blancs de sexe masculin et/ou des élites académiques, qui parlent les uns des autres avec une familiarité codifiée” et “exclusivité” (p.28). Telles sont les caractéristiques du mouvement postmoderne critiqué. Borghi continue : “l’élite postmoderniste du savoir, les détenteurs du savoir critique produisent un savoir excluant, légitimé par un vernis d’engagement pour la justice sociale” (p.28). Selon elle, le jargon spécifique utilisé et l’hyperintellectualisation systématiquement manié par “une large partie de l’élite des personnes considérées comme producteur.rices légitimes de savoirs” a pour conséquence de rendre intelligible, ou difficilement compréhensible, les discours, même par les personnes censées pouvoir le comprendre. Pour illustrer ce propos, elle raconte un épisode surprenant de coming out inhabituel lors d’un séminaire, où elle-même “qui a fait un doctorat, enseigne à la Sorbonne, écrit des conférences sur le queer” admet “s'[être] arraché les cheveux sur Butler”. Une confession collective s’est alors mise en place : “nous aussi, expert.es de la théorie queer et de subaltern studies, nous pouvions avoir du mal à lire ses textes [Judit Butler]” (p.27). 

Elle rejoint ainsi bell hooks qui avise que le langage, la parole du discours contemporain concernant les luttes des “politiques de domination” (p.29), sa transmission et ses messages doivent impérativement être renouvelés pour arrêter d’être continuellement adressé qu’”à une audience spécialisée qui partage un langage dont les racines puisent dans la rhétorique du maître qu’il prétend questionner” (bell hook, 1990, p.25). 

 

III. La décolonialité 

 

1) De la décolonisation (au postcolonialisme) à la décolonialisation 

 

i. Le processus de décolonisation 

Avec le chapitre #Le kaléidoscope de la décolonialité, Rachele Borghi revient brièvement sur l’époque de la colonisation puis sur sa supposée disparition avec le “processus de décolonisation” (p.45). Evidemment, l’autrice dénonce la fausseté de cette abolition qui a surtout produit des nations (“Etats-nations”, p.45) mais a échoué à prendre en compte la “vie matérielle des personnes”, “la décolonisation de la pensée, “l’annulation des hiérarchies entres individus” et “l’éradication des rapports de domination” (p.45). Le processus qui a été effectué a simplement ancré la modernité de “la politique de dépendance et rapports de domination”, entourée des notions de “progrès, évolution, rencontre, développement” (p.46) qui est devenue “la seule manière de représenter le monde et de nous penser dans le monde : nous ne sommes pas tous.tes sur le même bateau, mais nous sommes tous.tes sur une même ligne, certains peuples devant, d’autres plus en arrière.” (p.46).  

C’est cette vision linéaire et évolutionniste de l’avancée des civilisations qui est réfutée ici et qui questionne la distinction entre les civilisations “du Tiers-Monde-sous-développées-en-voie-de-développement” et “les Occidental.aux-blanc.hes-euronormé.es-colondescendant.es”.  

Selon Borghi, ce système hégémonique légitime la violence, la domination, l’exploitation, l’oppression et l’exploitation par la création d’un “discours sacrificiel” (Andrade (2017)) et concerne problématiquement 90% de la population mondiale. 

 

ii. Postcolonialisme, décolonisation, ou comment passer à la décolonialité ? 

La création du “postcolonialisme” à selon Borghi induite en erreur la pensée qui dès lors affirme que la sortie du colonialisme a bel et bien eu lieu. Borghi accorde beaucoup d’importance au langage et aux mots utilisés. Elle réfute donc l’usage des termes “décolonisation”, “décoloniser” mais défend “décoloniale”, “décolonialité”.  

“La pensée décoloniale ne fait pas référence à la décolonisation du colonialisme, mais à la colonialité. Elle ne renvoie pas à une période passée mais se conjugue au présent” (p.48). 

En effet, elle explique que le mot “décoloniser” cache “un positionnement spécifique : celui du dominant (“décoloniser un pays par un autre”). Borghi revendique donc l’importance d’une nouvelle grammaire, de nouveaux usages de terminologies “pour comprendre où nous en sommes actuellement, visualiser la situation au sein du système-monde et imaginer des scénarios alternatifs vers lesquels tendre”. 

Ici, “cette grammaire existe : c’est la théorie/ la pensée/ la critique/ l’approche/ la proposition décoloniale” (p.48). 

 

2) Colonialité et décolonialité  

 

i. Qu’est-ce la décolonialité ? 

“La décolonialité est une critique du système-monde actuel, de la colonialité qui a produit les savoirs, les pouvoirs et les existences, une critique formulée et développée par des intellectuel.les du Sud global, actif.ves au sein et en dehors des mouvement sociaux. Mais elle ne s’y limite pas.  La décolonialité est également une proposition de pistes pour sortir de la colonialité, pour ne pas perpétuer un monde colonial. De ce fait, elle ne peut que mettre en cause celle.ux qui prennent part au système dominant et jouissent, plus ou moins consciemment, des privilèges offerts par celui-ci. 

Parce que la proposition décoloniale qui t’est adressée, à toi qui appartiens à la majorité blanche et occidentale, commence par te rappeler de prendre conscience de qui tu es et de ta position dans ce système. Il n’y a plus de place pour l’inconscient. L’heure est à la prise de responsabilité résultant de la conscientisation, à l’expérimentation des pratiques visant à “choisir de se défaire des habits de l’oppresseur.e – quel que soit son degré d’inconscience – et d’endosser ceux de l’allié.e (p.31-32, et feminoska 2017).  

 

ii. La colonialité 

L’anti-colonialisme et la colonialité sont liés et nécessaires, mais la colonialité est plus présente qu’on ne le pense selon Borghi et est la forme la plus difficile à entreprendre de déconstruire.  

“Les territoires, ceux de l’esprit, ceux de l’être, ceux du pouvoir, ceux du savoir doivent donc être décolonialisés, c’est-à-dire libérés de la colonialité.” (p.50).  

La posture anti-colonialiste qui est défendu aujourd’hui serait, selon l’autrice, utilisé pour “penser les rapports de domination, l’exploitation, l’injustice à l’échelle mondiale” et pour “rejeter les rapports de domination, de soumission et de dépendance trouvant leur origine dans le système colonial” (p.49). 

Elle définit la colonialité comme un objectif et un procédé, non une posture : 

“En plus d’indiquer la volonté de sortir du colonialisme, ce terme renvoie à l’action constante de créer, expérimenter, mettre en avant des pratiques, des exercices visant à sortir de la colonialité et parvenir à la décolonialité. Car elle est encore actuellement un objectif à atteindre, un territoire à construire” (p.51). 

 

3) Décolonialiser ou Le processus de décolonialité  

 

i. Eliminer la colonialité  

Borghi revient sur l’importance du processus de conscientisation dans cette affaire. Celui qui reconnaît que le colonialisme et la modernité ont interagi et ont donné le “système-monde” d’aujourd’hui. Que pour décolonialiser, il faut “éliminer la colonialité” (p.49). Pour le moment, seul “le contrôle politique et économique d’un pays sur l’autre” a été (en partie) amorcé avec la décolonisation et a permis d’”amorcer le processus d’élimination de l’élément colonisation pour sortir du colonialisme politique” (p.49). 

Cependant, il faut  

“garder un œil sur l’oppresseur.e qui vit en chacun.e de nous. Car il ne suffit malheureusement pas d’avoir une conscience politique ni de faire partie d’une catégorie discriminée. Se défaire des habits de l’oppresseur.e et endosser ceux de l’allié.e nécessite une attention constante, sans jamais baisser sa garde ou se croire à l’abri d’adopter une posture coloniale. Si nous pouvons tous.tes nous dire décolonisé.es de l’idéologie coloniale, le travail à accomplir pour se décolonialiser, pour se défaire des couches de colonialité reste encore entièrement à accomplir. Et il faut le faire par étapes, passer de l’individuel au collectif, faire des allers-retours de l’un à l’autre. Parce que tous les environnements sont imbibés de colonialité. Les corps qui les traversent s’en imprègnent et en deviennent inconsciemment porteurs.” (p.50) 

 

ii. Reconnaître la pluriversité 

“Décolonialiser signifie dès lors partager des pratiques de décolonialité et en créer collectivement les territoires. Ce projet est collectif, mais pas univoque : c’est un projet multiple, de pluriversité. (…) Être au monde et le regarder de manière pluriverselle est déjà un pas vers la construction de la décolonialité, un territoire hétérogène, et qui ne saurait être circonscrit au sein de frontières précises. L’imaginer ainsi serait, à nouveau, faire preuve de colonialité, dans la mesure où cela renvoie à une conception moderno-cartésiano-rationnelle. Une telle recherche implique de faire l’effort de décolonialiser sa manière de penser, de sortir des schémas de pensée créés par la colonialité (et que (…) nous avons donc probablement intériorisés et à travers lesquels nous avons appris à lire la réalité)”. (p.51-52) 

“Penser de manière décoloniale un monde pluriversel revient à l’imaginer comme un archipel de points d’énonciation, une constellation de mircopolitiques de décolonialité, de laboratoires d’expérimentations, à partir de son propre positionnement et de ses privilèges”. 

 

iii. La proposition du Kaléidoscope décolonial 

“Décoloniser signifie concevoir la réalité comme pouvant être kaléidoscope, et ressemblant davantage aux images du kaléidoscope qu’aux projections cartographiques. Le kaléidoscope permet de voir les choses sous un autre angle et de faire naître des images nouvelles, de réalités nouvelles. Ce n’est pas qu’une question de point de vue, mais plutôt de points d’actions. C’est un outil qui restitue des images multiples, sans centres ni périphéries. (…) Le kaléidoscope nous donne à voir la pluriversité du système-monde. Accepter la proposition décoloniale c’est non seulement remplacer les lunettes avec lesquelles nous observons la réalité, mais aussi changer radicalement les outils avec lesquels nous regardons/interprétons/nous projetons dans celle-ci.” (p.52-53) 

L’autrice nous propose dans la suite de l’ouvrage, une sorte de guide en 3 propositions pour “fabriquer ce kaléidoscope décolonial” : 

  • Description de l’atelier de montage du kaléidoscope, ie le contexte dans lequel elle se situe et écrit : “l’espace dans lequel le savoir est fabriqué, et par qui. Je parlerai de l’université en tant qu’institution productrice de violence épistémique et de savoir positionné, et du manque de courage de nombre de réflexions critiques, qui n’ont pas su accepter la proposition décoloniale ni combattre pleinement les rapports de domination intrinsèques à la production du savoir scientifique occidental.  

[J’ai choisi le milieu universitaire parce que c’est le mien, et donc celui que je connais le mieux. Mais la question du rapport entre pouvoir et savoir et de la violence institutionnelle concerne tous les milieux, étant donné qu’elle est structurelle au système dans lequel nous vivons”] p.53 

  • Manuel d’usage : présentation de la proposition décoloniale en ne liant pas / déliant le binôme théorie/pratique 
  • Kit d’assemblage : partir de ce qui existe déjà pour recomposer. 

Son but : Apporter une contribution individuelle à l’acceptation collective de la proposition décoloniale (p.53).