Dans les interstices

Par : Willem GUILLOTEAU

J’ai atterri le 17 décembre et le 19 j’étais aux championnats de France de beatbox à Toulouse. Le 9 janvier, j’ai prêté main forte à une amie pour le déroulement de son show drag. Comme une réconciliation, je suis allé au cœur de ce que j’étudie et j’ai laissé derrière moi la pure théorie et les concepts fondés sur des suppositions.

La recherche-création m’attendait en France. J’ai l’ai retrouvée dans la foule et dans chaque saturation du micro.

Aux championnats de France il y a la catégorie des solos femmes et celle des solos mixtes, mais dans laquelle il n’y a que des hommes. Les solos femmes c’est la pause cigarette et le fond du panier, on y met tout ce qu’on ne veut pas voir et tout ce qu’on réfute, les meufs les trans les lesbiennes et les non binaires. Cette année encore dénigré·e·s et toujours à la marge, sur scène iels n’ont ni courage ni personnalité. On les appelle “sœurette” ou les désigne et valorise par les relations qu’iels ont avec les autres. Une nouvelle beatboxeuse n’a été que “la sœur de” tout le week-end, et bien évidemment son frère était “la relève”, “le futur du beatbox français”, mais aucunement un frère. “Ah bon ça a commencé ?” lâche un spectateur en retournant dans la salle à la fin des battle de la catégorie femme.

Le premier soir il y a eu cette phrase : “C’est compliqué [pour les femmes] de se mettre en avant et c’est beau de le faire de cette manière là”.

Je capte l’idée mais j’entends surtout ce qui se tait. On parle d’elleux, les hommes parlent d’elleux et iels n’ont accès ni au micro ni à l’autodétermination, pas accès à ce qui fait d’une personne un·e artiste. De l’autre côté les hommes sont considérés comme des professionnels, des beatboxers aguerris, ils ont leur propre style et leur patte artistique, toutes ces choses qu’on refuse aux meufs aux trans aux lesbiennes et aux non binaires.

On réserve la confiance aux hommes. Pour les meufs les trans les lesbiennes et les non binaires ce n’est pas instinctif de se mettre en avant, on les cloisonne au privé et les enferme dans la timidité. Yvonne Knibiehler en parle mieux que moi :

« Au stéréotype de la féminité s’oppose point par point le stéréotype de la virilité. L’homme lucide, maître de soi, doué d’intelligence et d’énergie peut se permettre toutes les ambitions. En conséquence, la sphère privée et la sphère publique entrent, elles aussi, en opposition. Les qualités de cœur et de dévouement s’épanouissent dans la première, alors que la seconde y reste impénétrable. L’espace masculin, livré à l’esprit de compétition et de conquête, devient âpre et sans pitié. » 

Le solo mixte est l’événement principal du championnat de France, on lui donne la place et la légitimité de l’être. C’est compliqué de faire partie de cette communauté quand on fait partie des meufs des trans des lesbiennes et des non binaires. Je veux en sortir autant que je meurs d’envie qu’on y reconnaisse ma valeur au-delà de me voir comme le trans de service qui dénonce trop sur Instagram. J’ai beau être à trois ans sous testo, je n’ai toujours pas réussi à m’immiscer dans l’assurance que confère la masculinité. Depuis 2018 je cherche un interstice dans lequel me glisser. J’enfonce des portes fermées à double tour et je débarque dans chaque sphère sans crier gare, parce que si personne ne me fait de la place alors je creuserai la mienne. Peut-être qu’en croyant en ma valeur on commencerait soudainement à me voir.

Le drag king c’est s’approprier la masculinité et la jouer, en jouer et y jouer. Avec du mascara sur ma moustache tout semble plus facile, mais c’est sûrement parce qu’avec des meufs des trans des lesbiennes des non binaires et des pédés ça l’est, plus facile. C’est en criant qui je suis que je trouve la force de l’être un peu plus. Le drag king c’est la réappropriation – le maquillage, les talons hauts rouges vifs et la danse, tout ce que j’avais laissé derrière me revient et peu à peu je m’y retrouve. C’est par là que je puise ma légitimité et la force de dire que j’en ai, le courage de monter sur scène non plus comme une minorité silencieuse mais comme une anomalie qui gueule et qui dérange. C’est en drag king que j’ai la force de faire face.

Si aller aux championnats m’a confronté toujours plus au sexisme amer et latent de la communauté française, voir à nouveau du drag m’a confirmé l’évident. Si je veux un jour m’affirmer dans le premier, alors j’aurai besoin du second.

Là se logent toutes les interrogations de ma recherche : que faire de l’un grâce à l’autre et comment aller de l’autre vers l’un. J’avais la vision lors de ma première performance et je crois que je veux aller plus loin. Que signifie faire du drag en tant que beatboxeur, et être un beatboxeur qui fait du drag ? Pour cette scène j’avais suivi plusieurs étapes.

  • S’écrire un poème d’amour à soi-même
  • Trouver une musique au piano
  • Composer un morceau de beatbox sur la musique au piano

J’aimerais ajouter des enregistrements entre les quatrains avec l’évolution de ma voix sous testo, comme un témoignage, une trace et un manifeste. J’apporte ce qui me plaît sur scène tant que j’apporte un peu de moi.

Alors dans ma to do list il y aura :

  • Travailler le beatbox
  • Trouver une musique au piano
  • Apprendre à s’aimer un peu plus

C’est là que je compte tisser ma toile – dans les interstices.

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Knibiehler, Y., La Sexualité et l’Histoire, Odile Jacob, 2002, Chapitre 4 Les « genres », p. 137-175.