Comment ne pas faire le récit ? – Une introduction au chaos narratif

Indénombrables sont les histoires ayant bercé nos enfances, et plus abondantes encore sont celles conduisant aujourd’hui nos pensées ainsi que nos vies imaginaires. Du mythe à la légende, en passant par le conte, le roman ou encore le métrage de cinéma, à une histoire que ce collègue vous raconte à la machine à café de votre entreprise pendant la pause, notre imaginaire est constamment nourri des récits qui nous entourent.

Cette absorption du récit et de son sens peut même survenir inconsciemment. Car l’esprit humain répond à un fonctionnement proche de celui d’une éponge : absorbant parfois contre son gré le savoir se tenant à sa portée. Cette connaissance du récit peut alors être retenue car celle-ci nous est plaisante, tout comme elle peut s’engraver de force en notre esprit par un choc traumatique, bien souvent lié à une émotion négative. On peut alors tout aussi bien se remémorer l’émerveillement ressenti à la première lecture du Seigneur des Anneaux (Tolkien, 1954) que l’effroi du premier visionnage de L’Exorciste (1973, Friedkin) après s’être laissé mener par une trop ardente curiosité.

Ces récits nous permettent en tout temps nous permettent de nous forger un raisonnement, tout en orientant notre code moral et nous formant à la vie en société. Par exemple, la célèbre fable d’Ésope intitulée Le Garçon qui criait au Loup inculque à ses lecteurs l’intérêt de ne pas proférer de mensonges. Le protagoniste de cette fable, un jeune garçon, passe le plus clair de son temps à effrayer les habitants de son village en les alertant de l’arrivée d’une meute de loups venue les dévorer. Bien entendu, il n’en est rien en réalité, le garçon s’amusant de la frayeur suscitée par la fausse alerte chez les villageois. Cependant, lorsque vint le jour où les loups attaquèrent réellement le village, personne n’écouta les cris du jeune garçon, qui finit dévoré, comme le bétail et les habitants, car il avait trop menti.

Le mythe grec du vol d’Icare est un autre exemple de récit porteur d’un enseignement moral. Icare, fils de l’architecte Dédale, se trouve emprisonné par le roi Minos aux côtés de son père à l’intérieur du Labyrinthe que ce dernier à conçu. Afin d’en réchapper, Dédale, fin ingénieur, confectionne deux paires d’ailes à l’aide de plumes et de cire pour lui et son fils. Avant de prendre leur envol, Dédale proscrit à Icare de s’approcher trop près du soleil, sans quoi la cire de ses ailes pourrait fondre et provoquer sa chute. La suite semble évidente : Icare, trop téméraire et défiant l’autorité de son père, s’approcha trop près du soleil, faisant donc fondre ses ailes, puis tomba dans la mer pour s’y noyer. Parmi les nombreuses interprétations morales possibles du mythe, on peut trouver la nécessité, parfois désuète selon le contexte, de respecter l’autorité de ses aînés, ceux-ci étant plus expérimentés. En un autre sens, la chute d’Icare peut également inspirer un lecteur à se méfier de l’étendue de sa propre curiosité, ou d’un excédent de confiance en soi : ce qui a poussé Icare à trop s’élever dans le ciel.

D’où que ceux-ci proviennent dans l’espace et dans le temps, les récits sont une source de savoir culturel et moral d’une abondance incontestable. Cela à point tel que, à l’image de nombre d’autres disciplines, plusieurs champs d’études sont consacrés à ces récits. La mythologie comparée en est un exemple.

Cette discipline anthropologique apparue au XIXème siècle consiste en l’étude comparative des mythologies du monde par l’observation des mythes issus des peuples d’antan et présent recueillis à travers le globe. Et s’il est bien des conclusions aux observations menées au sein de cette étude, il en est une particulièrement récurrente : tous les peuples du monde, dans leurs panthéons divins comme dans leurs récits, tiennent des traits structurels fondamentalement communs. Pour les panthéons par exemple, nombreuses sont les divinités pouvant se prêter au jeu de la comparaison. Ainsi, par logique de syncrétisme, c’est à dire de superposition de panthéons issus de mythologies culturellement différentes afin de permettre une comparaison selon des critères symboliques et iconographiques, la déesse grecque Perséphone, régissant les Enfers aux côtés de son époux le dieu Hadès, devient comparable à la déesse scandinave des morts Hel. Cela par leur symbolique : toutes deux sont des déesses régnant sur le monde des morts, et sur l’après-vie.

Mais les résultats les plus flagrants demeurent ceux obtenus à l’issue de la comparaison des récits mythiques. Il est par exemple établi par bien des cultures au sein de nombreux récits dits originels, car relatant de la création de l’humanité, que les premiers êtres humains furent façonnés à l’aide d’argile par des entités supérieures. Le Titan Prométhée dans la mythologie grecque, la déesse Nüwa dans la mythologie chinoise, ou encore la déesse-mère Ninmah dans le mythe sumérien auraient donc façonné l’humanité avec le même matériau : de l’argile. De même que, et plus simplement, toute mythologie du monde tient un mythe de la création lui étant propre.

De nombreuses théories naquirent donc de ce constat de fortes similitudes entre cultures au sein du courant disciplinaire de la mythologie comparée. Mais l’une des plus populaires à ce jour demeure celle du ‘’monomythe’’, proposée par le mythologue américain Joseph Campbell au sein de son ouvrage Le Héros aux Mille et Un Visages, publié pour la première fois en 1949 aux États-Unis.

La théorie du monomythe correspond à l’idée selon laquelle tous les mythes, légendes et récits du monde ne résulteraient en réalité que d’un unique et hypothétique mythe originel. Dans Le Héros aux Mille et Un Visages, Joseph Campbell ouvre son prologue, qu’il intitule « Le Monomythe », par l’affirmation suivante :

« Que nous écoutions avec une réserve amusée les incantations obscures de quelque sorcier congolais aux yeux injectés de sang, ou que nous lisions, avec le ravissement d’un lettré, de subtiles traductions des sonnets mystiques de Lao-tseu ; qu’il nous arrive, à l’occasion, de briser la dure coquille d’un raisonnement de saint Thomas d’Aquin ou que nous saisissions soudain le sens lumineux d’un bizarre conte de fées esquimau — sous des formes multiples, nous découvrirons toujours la même histoire merveilleusement constante. »

Dès l’ouverture, compare successivement le vaudouisme au Congo, le taoïsme des sages chinois, le catholicisme selon un théologue sicilien sanctifié, et le chamanisme des peuples d’Arctique, soit quatre cultures issues d’autant de continents différents, avant d’affirmer que toutes sont fondamentalement identiques. Un tel postulat peut se révéler tout à fait frappant, en particulier si l’ont tient compte de l’éloignement géographique opposant ces cultures ainsi que de l’absence manifeste d’un héritage historique commun. En outre, et bien qu’il ne s’agisse que du principe le plus substantiel des mythologies comparées, affirmer de quatre cultures si disparates en apparence qu’elles sont fondamentalement identiques peut s’avérer éthiquement malvenu. Toutefois, Campbell précise par la suite son propos par la mise en place d’une seconde théorie, cœur véritable de son ouvrage, qu’il intitule Le Voyage du Héros.

Se dévoile ainsi un schéma narratif suivant dix-sept étapes intitulé Le Voyage du Héros, selon l’auteur duquel tous les récits du monde fonctionneraient d’après l’ordre suivant :

1. L’aventure appelle le héros par un élément perturbateur

2. Refus de l’appel, souvent par peur

3. Le héros reçoit une aide, ou rencontre des alliés

4. Franchissement du seuil entre son monde et le monde extérieur

5. Le « ventre de la baleine », soit les premières manifestations du danger

6. Mise à l’épreuve du héros

7. Rencontre avec le mentor, qui aide le héros

8. La volonté du héros est mise à l’épreuve

9. Introspection du héros

10. Renaissance, amélioration du héros

11. Le héros atteint l’« Élixir » : l’objectif de sa quête

12. Refus de retourner dans le monde ordinaire

13. Poursuite, contrainte du héros de fuir

14. Le héros reçoit une aide, lui permettant de regagner son monde

15. Retour du héros, changé par son expérience

16. Le héros use des capacités acquises à l’extérieur/de l’Élixir dans son monde

17. Le héros est désormais libéré de sa quête.

Joseph Campbell justifie ensuite en d’autant de chapitres au sein de son ouvrage le fonctionnement de ce schéma narratif. Là où la théorie peut sembler fascinante de prime abord, celle-ci se voit également teintée d’une frustration amère. En tant qu’auteur par exemple, il n’est guère agréable de faire face à un propos affirmant que chaque récit n’est en réalité qu’une variation d’un autre préexistant, racontant donc fondamentalement la même histoire. D’autre part, cette théorie révèle un propos sous-jacent plus inquiétant, selon lequel nous serions objectivement vides de toute « originalité », car incapables de produire de la nouveauté ex nihilo, et donc condamnés à ne produire qu’une copie remaniée de ce qui est d’ores et déjà existant. D’un point de vue d’auteur, un tel postulat peut se révéler tout à fait dégradant à l’égard de tout travail de production, car réduisant au silence le caractère unique que peut porter toute création. Il semblait donc de toute évidence nécessaire de proposer une contre-théorie à ce postulat limitant, motivant ainsi la mise en place de ma recherche au sein d’ArTeC.

Peut-on aller à l’encontre d’un schéma de narration au point de permettre au récit de s’en émanciper ? Si les récits sont fondamentalement identiques selon Campbell, pourquoi ne pas en élaborer un échappant tout à fait au système narratif que celui-ci impose par sa théorie ?

Afin d’échapper aux lois de la narratologie par le récit, il faudrait pouvoir faire fi des notions d’espace, de temps, d’intrigue et de personnages. Mais est-ce là seulement une possibilité pour notre entendement que d’imaginer tel récit dans une société de systèmes ?

Quand le chaos est-il devenu si intolérable ?