Chuchotements Cellulaires : Une Ode à l’Érotisme
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Dans le cadre de ma recherche-création Chuchotements Cellulaires : Une Ode à l’Érotisme, j’étudie l’érotisme en tant que régime de matérialité/imagination qui gère le mouvement s’opérant à la frontière entre la vie et la mort des êtres, à la limite entre le soi et l’autre, et entre le naturel et l’artificiel. Le projet cherche à observer comment le corps biologique et les constructions symboliques qui le traversent s’associent pour rapporter des évidences et constater un état érotique de l’être. Cet état, qui fut souvent narré de manière poétique, imagée, romantique ou psychologique tout au long de son histoire, est ici placé sous une nouvelle perspective. L’état érotique est vu à travers le prisme des connaissances scientifiques et technoscientifiques liées au corps humain, dans le but de reprendre la question de son mécanisme, en testant de nouvelles poétiques et de nouvelles images à partir de langages liés à la tradition scientifique.
J’ai réalisé des expérimentations avec la création d’objets imprimés en 3D, de microscopes et de simulacres de microscopes pour la projection de vidéos et de micro-sculptures ; j’ai créé des collages numériques avec des images et des vidéos ; j’ai écrit des textes poétiques et théoriques ; et j’ai produit des peintures et des collages comme dispositifs pour m’approcher de l’érotisme et l’interroger. Ce jeu entre tant de domaines surgit de la nécessité de chercher et de contempler l’allègre étonnement devant la matière vivante et sa reproduction. L’univers biologique visible et tactile — réceptacle d’aventures et de sensations, objet de tant de désirs — est aussi ce même univers invisible à l’œil nu que la technoscience nous dévoile. C’est le même univers et, peut-être, la même quête de sens pour le corps et ses excès : sensations, liquides, émotions, sentiments ; la quête de sens pour le corps que nous sommes et pour ceux que nous ne sommes pas. Et pour le corps de l’autre, qui jette le désir contre notre propre corps. L’autre que je désire. L’autre que je ne désire pas. L’autre pour lequel j’ai de l’aversion. De tant d’autres par là… et cette quête infinie de quelque chose qui se révèle, de plus en plus, dénué de sens.
Dans l’écriture du mémoire, je pars d’une généalogie d’Éros pour situer l’érotisme en tant que forme de connaissance ayant laissé une trace terminologique encore utilisée pour désigner certains phénomènes liés au corps et au désir. À partir des mythes fondateurs et des interprétations et distinctions d’Éros, je cherche à comprendre comment l’érotisme s’est articulé dans l’art en passant brièvement par certains philosophes, par le mouvement surréaliste, par la théorie des pulsions de Freud et par la philosophie de la transgression de Georges Bataille. J’ai également recours à d’autres penseurs qui analysent des événements sous le terme d’Éros ou d’érotisme, à ceux qui comparent le langage de l’érotisme au langage pornographique, et même à des penseurs qui parlent de “capital érotique”.
Mais c’est à partir de l’idée de continuité d’un être discontinu que surgit le noyau le plus personnel de ce travail : les chuchotements cellulaires. La biologie, ici, cesse d’être une donnée scientifique pour devenir matière plastique et poétique. À travers le prisme de la Bioart, et d’artistes utilisant la matière biologique humaine ou d’autres espèces pour leurs créations — surtout ceux qui utilisent le corps (objet par excellence de l’érotisme) —, le corps est questionné en tant que matière créative et communicative qui rend possibles des formes de vie non « naturelles ». Cela conduit à penser la reproduction de la vie non pas comme une tâche biologique, mais comme une puissance d’excès (l’expression de l’érotisme) et le point où la vie et la mort deviennent indiscernables (la suppression de toutes les limites, l’objectif de l’érotisme).
La fusion est ce qui articule le paroxysme de l’acte érotique et aussi de la conception au niveau cellulaire, car c’est le moment où deux unités indépendantes (les gamètes) perdent leurs membranes pour former une nouvelle altérité qui, d’un côté, se reproduit et, de l’autre, meurt. La fusion est la première étape pour explorer des phénomènes biologiques et les articuler avec l’érotisme ; cependant, c’est la notion de création d’embryon sans fusion (c’est à dire, sans gamètes) d’autres techniques de manipulation de la matière vivante déjà testées en laboratoire qui révèle et articule la transgression des propres lois « naturelles » de la biologie aux transgressions de l’érotisme. C’est cet univers qui permet d’évoquer les impasses de la vie, de son contraire et du désir.
Cette “ode à l’érotisme”, qui ne se contente pas de décrire le phénomène mais tente de le performer en révélant les apories et les puissances de la vie dans sa quête incessante de connexion cellulaire et/ou symbolique et de signification, est ce qui fait de ce mémoire un laboratoire. Un laboratoire de théories et de fictions ? Des fictions qui ne sont pas si fictives que cela ? Je ne sais pas ! De plus, tout cela n’est qu’un jeu pour enregistrer mon étonnement face à la vie. Un laboratoire où je convoque ouvertement les références qui m’inspirent, cherchant à créer un espace de pensée pulsant, où la création et la recherche et la recherche et la création constituent la méthode même d’investigation de la vie en excès.
L’érotisme n’est peut-être théorisé que pour nous rappeler que nous sommes des êtres en mouvement constant entre l’ordre et le chaos, entre les règles et les transgressions. Cette recherche est une danse d’idées dans cet abîme entre le chaos et l’ordre, entre l’art et la science… Parler d’érotisme, c’est surtout se souvenir de s’étonner de l’existence.
