Pourquoi je vis ce processus de carnet de voyage comme un rendez-vous raté avec l’ensemble des protagonistes visibles et masqués, actifs et passifs, impliqués dans la démarche.

Bonjour Paul,

Je suis désolée de mon silence, avant je recevais un e-mail à chacun de vos messages, mais visiblement le blog a changé ses habitudes.

J’ai un peu délaissé mes articles en raison d’un souci personnel. C’est d’ailleurs un souci qui impacte ma recherche, mon master et ma vie en général, mais comme c’est personnel, je suis réticente à le partager sur ce carnet de bord. Je vis un certain paradoxe avec cet exercice de style qui nous est demandé. Je censure une partie du contenu. Ce que je vis impacte automatiquement ma recherche et mon travail, mais le protocole proposé ne tient pas compte d’un élément essentiel pour que je puisse l’écrire sur cette plateforme: se sentir en sécurité et en confiance.

Du coup, j’en viens à l’autre raison de ma désertion de cet espace de réflexion et de travail représentés par le carnet de bord. Pour moi, un processus de création est un gros bordel. Une trace n’est pas le résultat d’un geste soigné et conscient. De la trace de pas dans la neige à une trace de rouge à lèvre laissée sur une chemise, l’intellectualisation du terme nous fait oublier la part essentielle de la trace, elle est spontanée et faite inconsciemment.

C’est ce qui est intéressant dans un processus de création. C’est une surenchère de données accumulées qui sont loin d’être aussi ripolinées qu’une bibliographie rédigée comme on construit un château avec des allumettes, soit avec une précision presque un peu ennuyeuse. Parfois joyeux, parfois sale, souvent insécurisant et surtout très intime, c’est un processus qui demande de pouvoir se lâcher.

Jusqu’à maintenant j’ai partagé des contenus polis dans les deux sens du terme. Je les ai retravaillé jusqu’à ce qu’ils plaisent à mon égo et j’ai cherché à les nettoyer de tout contenu inadapté (des fautes d’orthographe aux émotions brutes). J’ai de la chance car vos retours sont extrêmement bienveillants et positifs. Mais je réalise que cela crée également un court-circuit dans ma tête car en conséquence mon égo veut vous plaire. Il veut continuer à être jugé positivement par vous. N’est-ce pas un obstacle à la démarche de carnet de bord ? Un journal de création ne tire-il pas sa puissance de son authenticité brut ? C’est souvent de manière retroactive que celui-ci est partagé en étant potentiellement nettoyé au préalable par la personne ou par l’éditeur/trice.

Comment partager que la mort a commencé à prendre une certaine place dans mon travail suite à la maladie d’une personne proche. Partager que cela m’amène à me questionner sur notre rapport à la mort, aux morts. Raconter que cela me met dans un niveau d’anxiété tétanisant qui s’inscrit dans un coup de gueule face au niveau d’anxiété globale liée à cette pandémie. Et tout cela. L’anxiété, ce que nous vivons dans la vraie vie et qui nourrit notre projet bien au-delà de notre propre volonté, comment peut-on attendre que nous le partagions comme on partage une recette de brownies sur un blog ou un groupe facebook ?

Une psychologue m’expliquait il y a quelques années le concept de communication paradoxale qui peut rendre fou.

« La communication est paradoxale lorsqu’elle contient deux messages qui se qualifient l’un l’autre de manière conflictuelle. On cite souvent, au niveau littéral, le : « sois spontané », ou le « je veux que tu sois le chef », « il est interdit d’interdire », « tu devrais m’aimer », « ne sois pas si docile », « tu peux partir, ne t’en fais pas si je pleure »… La communication paradoxale se présente donc, sous sa forme simplifiée, comme un ordre qui contient en lui-même une contradiction. Le sujet qui reçoit cette instruction est dans l’impossibilité de trouver une manière satisfaisante d’y répondre, quoiqu’il fasse il se trouve être en désobéissance avec une partie de l’ordre »

https://www.cairn.info/psychologie-de-la-communication–9782130466581-page-109.htm

La démarche de carnet de bord proposée par ArTec est du même ordre :

  • c’est un espace de pleine liberté qui va être noté
  • mets-y tout ce que tu veux, mais ce sera partagé avec des inconnu.e.s
  • c’est confidentiel, mais peut-être pas pour toujours
  • c’est ton espace à toi partagé par 30 autres personnes qui voient sans voir regardent sans commenter

J’ai l’impression que dans ce carnet on me demande de vivre des orgasmes protestants. Lâche prise avec contrôle.

Pour conclure, cher Paul, j’ai une demande à vous faire. Pourrais-je partager nos échanges sur mon carnet ? Il me semble plus cohérent de rendre visible le fait que derrière le carnet, il y a un échange, un jugement, même bienveillant.