Et si la relation que nous entretenons avec le reste du vivant avait des points communs avec la relation que nous entretenons avec nos morts ?

Par hasard, j’ai découvert l’ouvrage de Vinciane Despret « Au bonheur des morts »[1]. Je cherchais des infos sur son travail autour de notre rapport aux animaux et je suis tombée sur une conférence au sujet de son enquête qui a donné lieu à ce livre. Je me dis que si elle s’est intéressée aux deux thèmes c’est que quelque part il doit bien y avoir un lien. Que ce soit avec les autres vivants ou avec les morts, Vinciane Despret, nous propose de modifier nos manières de penser pour les faire exister autrement.

Au fur et à mesure de mes propres recherches, je comprends qu’avec les autres formes de vie comme avec les morts, il y a des choses que nous ne comprenons pas, des dialogues impossibles, des jugements rationnels qui nous empêchent d’expérimenter et de modifier nos façons de les percevoir et de concevoir notre lien à eux. De plus pour les morts comme pour le reste du vivant, nous ne sommes pas particulièrement utiles, mais nous pouvons trouver des moyens de cohabiter et créer des histoires communes, dans la mesure où nous sommes là ensemble que nous le voulions ou non et nous partageons des territoires tout aussi concrets que symboliques.

Dans son livre, Vinciane Despret raconte différentes histoires qu’elle a glâné durant son enquête. Cela m’a permis de réfléchir à mes propres histoires avec les morts.

Je n’ai pas beaucoup côtoyé la mort depuis ma naissance. J’ai perdu ma grand-mère paternelle il y a environ 15 ans et ma grand-mère maternelle il y a 5 ans. Je me souviens de deux rituels très différents. Lors du décès de ma grand-mère maternelle, j’avais demandé à l’une de mes tantes qui régnait sur la gestion de « l’après » s’il était possible de voir ma grand-mère une dernière fois. Elle m’avait botté en touche avec un certain dédain, comme si ma requête était absurde et déplacée. Une fois que ma grand-mère était morte sur son lit d’hôpital, elle a littéralement disparu. Lors de l’enterrement, je ne me souviens même plus si son cercueil était présent. Je me souviens de grandes couronnes de fleurs. Je me souviens que pour donner du sens, j’avais contacté la pasteur pour lui parler de ma grand-mère, afin qu’elle en tienne compte durant son sermon.

Dix ans après, du côté de ma grand-mère maternelle, aux Pays-Bas, nous avons veillé sa dépouille pendant plusieurs jours. Son corps était placé dans une petite pièce fraiche et sombre, elle avait l’air d’un vieil indien. Cette veillée n’était pas religieuse elle était juste rituelle pour les proches et toute personne qui voulait venir la voir une dernière fois. Ma sœur avait même participé au choix des vêtements et des bijoux. J’ai adoré ce moment. A plusieurs reprises nous nous sommes recueillies avec ma mère, ma sœur, mon oncle en cercle autour du cercueil ouvert. J’ai également aidé mon oncle à préparer un powerpoint pour l’enterrement. Bref, une grande place était faite pour ce passage. Cela nous a rapproché entre vivants. Le lien avec mon oncle a complétement changé.

J’ai également perdu un homme que j’aimais énormément, c’était mon mentor, il est décédé à 73 ans. Je l’ai vu une heure avant sa mort dans sa chambre d’hôpital, il était dans un coma très agité, il semblait lutter de toutes ses forces. Je me suis sentie comme une intruse, je n’ai pas bien su quoi faire de moi. Je l’ai pleuré quelques jours plus tard à l’église. Mais je n’ai pas vraiment pu partager mon chagrin. C’est la seule fois de ma vie que j’ai bu un cognac à 10h du matin. Depuis, j’essaie d’être en contact avec lui, mais je le sens très loin.

Plus je pense aux morts, plus il y en a qui émergent. J’ai perdu un oncle adoré lorsque j’avais 8 ou 9 ans. C’était le frère de ma mère. C’est la première fois que j’ai vu ma mère pleurer. Je me souviens que mon oncle vivant au Pays-Bas avait pu se donner la mort avec un programme d’euthanasie car il avait un cancer des poumons en phase terminale. Ma mère a selon moi commis l’erreur de ne pas nous emmener avec elle à l’enterrement. Sa mort reste ainsi un drame flottant.

J’ai toujours suivi les rituels que l’on m’imposait culturellement. Toutes les autres actions que je menais lors d’un décès, une promenade silencieuse dans la nature, une bougée allumée, une photo en guise de souvenir, une lettre à la personne morte, étaient des pas de côté informels et souvent solitaires. Je me rappelle également de ma grand-mère à chaque fois que nous tombions sur une plume d’oiseau, elle me disait que c’était son mari décédé qui pensait à elle.

Ces derniers jours, en faisant des recherches j’ai découvert différentes nouvelles pratiques funéraires occidentales en lien avec la forêt et la nature :

  • L’humusation qui permet aux défunt.e.s de servir de compost.
  • Les forêts cinéraires où l’on peut choisir un arbre ou un espace pour déverser les cendres et se recueillir régulièrement

J’ai également rencontré un projet de deux étudiantes de la HEAD à Genève qui ont travaillé sur des formes d’urnes qui seraient transmises à des personnes en fin de vie dans le but d’y mettre des objets, des messages qu’elles souhaiteraient laisser pour leurs proches. Une fois remplies les urnes seraient scellées puis brisées par les proches après le décès pour découvrir les messages et objets laissés.

En partageant avec Ella mon envie d’intégrer notre rapport aux morts dans mon travail, elle m’a parlé d’un cimetière qu’elle avait visité à Londres il y a quelques années, un lieu qui ne servait plus de cimetière actif et qui était devenu un parc dans lequel on laissait aussi les plantes libres de pousser et se développer. Je pense que ce parc est celui qui a servi de base à toute la réflexion que j’ai faite l’année dernière autour de l’écologie queer. Car c’est le terrain qu’a utilisé Matthiew Gandy, l’auteur de « Ecologie Queer, nature, sexualité et hétérotopies »[2] paru en 2012.

A l’époque le thème d’écologie queer n’était pas du tout développé. Pour Matthiew Gandy, il s’agissait d’expérimenter les liens entre écologie urbaine et théorie queer en analysant ce lieu inclassable et marginal où se côtoie homosexuels, biologistes et promeneur.e.s qui s’adonnant à des activités radicalement différentes avec comme point commun une immersion dans la nature. Etrangement, il ne parle pas de la présence symbolique et matérielle des morts. C’est pour cela que sans Ella, je n’aurais sans doute moi-même pas fait le lien.

Or c’est un exemple de lieu au sein duquel peuvent se côtoyer des expériences artistiques, sensuelles, expérimentales entre toutes formes de vivants et de morts.

[1] Vinciane Despret, Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2015

[2] Matthiew Gandy, Ecologie queer – nature, sexualité et hétérotopies, Paris, Eterotopia, coll. « Rhizome », 2015

 

    J’ai enregistré un audio du témoignage de Louise. Pour la référence globale:

    https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/nos-cabanes

      Aujourd’hui, je suis allée voir une exposition de l’artiste Kiki Smith au Palais des Rumines à Lausanne et cela m’a donné envie de consigner quelques artistes qui ont retenu mon attention ces derniers mois. Pas toujours une attention approfondie, parfois juste un coup d’oeil que j’ai consigné dans ma petite bibliothèque numérique un peu bordélique. J’ai juste ajouté ce qui avait attiré mon attention.

      Voler les écritures et les archiver ou comment transformer une écriture en bien commun.

      Deux traces de réalisations concrètes effectuées en décembre.

      1. Une cartographie créée pour résumer le processus effectuer durant ce semestre. La photo est flouée en raison du contenu personnel.
      2. Un document résumant les grandes lignes d’un atelier que j’ai mené en virtuel avec une sélection d’artistes le 7 décembre.

        “Au fil des années je m’étais aperçu que l’écrasante, dans tous les sens du termes, majorité des bipèdes appelés les humains, appartenaient à la race des inatteignables.”

        “Je m’approche. Il me regarde inquiet bien sûre, mais surtout interloqué. Il sait qu’il va mourir, il ne veut pas, il espère encore et son espoir m’effondre. Il me regarde hébété. Ce n’est pas du tout une projection anthropomorphique, c’est une connivence secrète.”

        Pourquoi je vis ce processus de carnet de voyage comme un rendez-vous raté avec l’ensemble des protagonistes visibles et masqués, actifs et passifs, impliqués dans la démarche.

        Teaser vidéo

        Normalement juste : ici (woah), il devait y avoir l’intégration de mon podcast mais le site n’accepte pas : voici le lien

        Et ça clic ici

          Questionnements autour de l’écriture manuscrite et de son archivage dans un monde où l’écriture numérique domine.

          J’adore les bibliographies et en même temps je les déteste.

          Promenades solitaires dans Google Maps

          Actuellement mes journées sont plus remplies par mon stage que la recherche et la création, cependant ce n’est pas forcément plus mal.

          Suite de l’article d’Elle sur les ruines

          Sur paléomagnétisme

          En parcourant les articles de mes collègues, je tombe sur celui de Ieva qui revient aux sources de son travail. Comme dirait Simon Sinek*, le nouveau guru des entreprises, son “Why”. Ieva décrit très bien ce temps où c’est un peu le bordel et qu’il peut s’avérer utile de faire un pas en arrière, se rappeler pour redonner du sens: Dans chaque recherche, il y a toujours un moment où on se sent un peu perdu ou dépassé par les possibilités. On doute de la direction à choisir. À ces moments-là, il est toujours bon de se rappeler comment tout a commencé, c’est-à-dire revenir aux racines du projet. 

          Etant moi-même plus que perdue, je me suis dit que c’était une super idée. J’ai ouvert un trentième document word pour commencer à reprendre l’historique de mon projet. Bon alors en fait, c’est parti dans tous les sens, jusqu’à ce que je me demande si vraiment ce projet avait un sens à la base pour moi! Et puis, je me suis souvenue à quel point j’étais entrée en résonance avec le livre d’Harmut Rosa sur l’accélération**. Dans un interview donné dans Le Monde***, HR décrit la raison pour laquelle j’ai eu envie d’initier une résidence d’artistes:

          On manque en permanence de temps, et les choses ne vont pas en s’améliorant. Nous détruisons ainsi notre capacité à nous approprier le monde, à être ému et à développer une résilience. C’est une aliénation dont nous devons nous défaire.

          Je souhaitais faire une bulle de résistance, de rencontres, d’expérimentations pour nous extraire de ce monde capitaliste hystérique et débilitant. Encore dans cet article, HR parle “d’oasis de décélération”: 

          On ne peut résoudre un problème social de manière individuelle. Chacun peut s’adapter, apprendre à gérer son stress, à travailler sa pleine conscience, à préserver dans son agenda des journées où l’on ne prévoit rien. Se mettre en retrait du monde est aussi une option, risquée. On peut également essayer de trouver une stratégie d’adaptation collective en créant des oasis de décélération par exemple. A cet égard, la notion de loisir doit être revisitée. Avant il y avait des temps où « le travail était fait », fini. Aujourd’hui, ce n’est quasiment plus possible, on a toujours quelque chose à faire.

          J’ai eu envie de tenter de lui écrire afin qu’il me décrive plus précisément son concept d’oasis de décélération, sachant que j’ai une chance sur 300’000 qu’il me réponde, sachant également que je n’ai pas eu la décence de lui faire un message court, mais que je lui ai raconté toute ma vie. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, peut-être parce j’ai juste utilisé cette excuse d’écrire à quelqu’un pour revenir à la source de mon projet. Je ne pense pas attendre particulièrement de réponse, mais j’ai pu mettre le doigt sur la pression que je me mets, mais aussi sur le fait que la nature était initialement un support, un moyen, mais pas une fin en soi.  

          Message à Hartmut Rosa

          Cher Professeur,

          When I was a little girl I wrote a letter to Tom Cruise (no emails at that time) to tell him I was a big fan. He never answered. Well this email is a little bit more than telling you that I am a big fan, but the question I am asking you is certainly related to the fact that I am a big big fan of your work.

           
          Since almost two years, I have been working on designing what you call « une oasis de décélération ». I started a master to help me think the project, which is based on creating a space in a forest with artists and biologists. Maybe my expectations are too high but I wonder if it is really possible to make a difference. A real difference. Because, I have the feeling that acceleration is a so big addiction. That this way of life absorbe three of our biggest fears: emptiness, solitude and boredom.  
           
          Your book about acceleration describes the exact reality I live in and try to quit. I am based in Switzerland and I have been working during 15 years as an independent coach and a trainer for companies. It started when I was 25. At that time I wanted to go to New York to study films. In order to finance my stay, I worked in a bank for a few months for the HR department. My task was to meet all types of collaborators to help them define their skills professional and non professional for an internal digital system. I was pretty naive at that time and I did not know what it ment for these people to have someone coming from the HR asking to describe their skills and professional background. I understand now that they opened up to me because I was naïve and came with genuine interest for them, listening to their stories with passion and empathy. I did not realize that I was already instrumented by the system as the psychopathic beauty of this system is that all the people that serve it don’t realize they are manipulated and think they work for the greater good. Took me almost 20 years to understand that.
           
          To cut it short, after that experience, I decided to change my study field, went to New York to study executive coaching to help people to feel more fulfilled at work, live their dream job, bla bla bla. I came back full of dreams about changing, enchanting the workspace, help people to realize their full potential bla bla bla. I was 28. Well as you can see I was still a bit naïve, but I may have given some warm hope and little changes to the every day life of a few people. I don’t say it was a full waste of time. I guess I was like E.T. in the life of many Elliotts.
           
          I fully realized the system was messed up when I understood that the main problem was not around being under stimulated at work, it was the opposite. These last years I met more and more people so invested, so passionated, so loyal, so skilled having all their energy and soul sucked and drained for… what? I still don’t really understand. For useless projects, for psychotic bosses, for bulimic companies. Moreover I was myself exhausted, doing exactly the same AND without knowing it I was a soldier of the system by nourishing this idea that work was central for happiness. You don’t have time for family, for art, for love, for friendship, but you are doing something important at work. This excel file is important. This never-ending meeting is important. Seating all day at you desk and forgetting you have a body is important. 
           
          Well if you are still reading me at this stage: thank you. 
           
          I have been trying to quit the system since, but it is soooo hard. I could argue that it is difficult for financial reasons, but it is more perverse. I think it is an addiction and leaving the matrix is like running eyes closed in the dark. 
           
          Why am I writing you in the end? Because I need your imagination. I need you to describe me your perfect « oasis of décélération » as a real counter-power for our capitalist messed-up system. This place, what does it look like? What do you see? What do you smell? What do you touch? Are you alone? How long do you stay there…? Is it a place that already have existed in the past go human lives?
           
          I guess, I am asking a lot, but I least I have tried.
           
          Un très grand merci pour votre travail.
           
          Yours sincerely,
          Pascale
           
          Réponse automatique reçue: 

          Sehr geehrte Damen und Herren, vielen Dank für Ihre Anfrage, ich werde mich bemühen, sie so schnell wie möglich zu lesen und zu beantworten. Bitte haben Sie dennoch Verständnis dafür, dass dies aufgrund der Überlast nicht in allen Fällen klappt. Wenn es sich um Vortrags- oder Publikationsanfragen handelt, berücksichtigen Sie bitte, dass ich bis Endes Dezember 2020 keine neuen Aufgaben übernehmen kann – mein Kalender ist randvoll und alle Resonanzachsen stehen längst unter extremem Beschleunigungsdruck!

          In der Hoffnung auf Ihr Verständnis und mit besten Wünschen Hartmut Rosa

          Traduction google: Je vous remercie pour votre demande, je vais essayer de lire et de répondre dès que possible. Néanmoins, veuillez comprendre qu’en raison d’une surcharge, cela peut ne pas fonctionner dans tous les cas. Si vous avez des demandes de présentations ou de publications, veuillez garder à l’esprit que je ne peux assumer aucune nouvelle tâche avant la fin décembre 2020 – mon calendrier est plein à craquer et tous les axes de résonance sont depuis longtemps sous une pression extrême pour accélérer ! Dans l’espoir de votre compréhension et avec tous mes vœux, Hartmut Rosa

          Au final, je ne suis pas sûre qu’Hartmut Rosa ait une réponse à la question. Je pense qu’il est un peu comme nous, coincé dans un système….

          Quelques jours plus tard j’ai reçu cette réponse. Similaire à la première mais non automatique:

          Dear Pascale de Senarclens,

          thank you very much for your kind message and for your interest in my work, which means a lot to me. However, due to the large amount of feedback and requests that have been made to me, I am currently not able to provide you with the detailed answer that I would like to send you.

          I hope for your understanding and remain with best wishes and greetings from Jena

          Hartmut Rosa

          Je ne saurai jamais si il a une réponse à la question.

          * Wikipedia: Simon Sinek (né le 9octobre1973 à Wimbledon) est un conférencier britannique, auteur de livres sur le management et la motivation
          **Accélération. Une critique sociale du temps (La Découverte, 2010)
          ***https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/04/01/hartmut-rosa-plus-on-economise-le-temps-plus-on-a-la-sensation-d-en-manquer_4893818_4497916.html

            Bon alors il s’agit de faire un buste en argile pour mon cours de sculpture qui se passe via Teams. Le premier essai m’a tellement découragée que j’ai fini par m’énerver et ça a donné ça:

            Du coup, je me suis dit que cela représentait une allégorie des déchets dans la ville de Napoli (c’est pour cela que j’ai ajouté des morceaux de plastiques, un mégot…)

            Etrangement, cela m’a donné envie de faire des petites sculptures de saint.e.s chat.te.s. Car dans la ville de Napoli il y a des saint.e.s dans toutes les rues et il y a aussi plein de très joli.e.s chat.te.s vagabond.e.s qui, pour la plupart, sont très bien traité.e.s par les habitant.e.s de mon quartier qui les nourrissent en laissant des assiettes de croquettes dans les rues.

            Ca a donné ça:

            Cela m’a donné envie de les laisser dans la ville à mon départ et de faire la même démarche dans la forêt. Des saintes larves, des saintes fourmis, petits autels de prière et de reconnaissance dispersés…

            Sinon, j’ai réussi à démarrer le buste. Mais cela ne ressemble pas à grand chose… C’est censé être ma nièce de 9 ans… (à ne jamais lui montrer) pas facile de faire un cours de sculpture à distance sur teams. Surtout que je n’ai pas de modèle sous les yeux, dans la mesure où les nouveaux ami.e.s ce n’est pas COVID friendly…

            Avant de quitter Naples, je suis allée mettre les sculptures de saint.e.s chat.te.s dans ma rue. Manière de participer au joyeux chaos qui s’y trouve et également de créer un refuge pour les insectes. Une araignées s’était déjà installée dans la manche du saint, lorsque la sculpture était encore dans mon appartement.

              Il y a dans la ville des no man’s land visuels. Murs décrépis, vieux et tagés, en changeant de points de vue, cela devient des matières, des gammes de couleurs, des inspirations, des déchets élégants qui se confondent avec des détails de la nature.

              Durant le confinement grâce à du matériel prêté par Ieva, j’ai filmé des micro-organismes, insectes et larves dans la forêt. Je m’en suis servie pour mon teaser de fin d’année, mais durant la soutenance, j’ai plutôt l’impression que cela a fait “un bide” du coup j’ai un peu laissé tomber. Je suis récemment tombé sur cet artiste qui a fait un travail similaire, bien entendu plus abouti, mais qui me donne envie et confiance pour reprendre mes expérimentations. J’aurais voulu également ajouté quelques-unes de mes vidéos, mais visiblement ce n’est pas possible, alors je mets déjà le lien au travail d’Isamu Hirabayashi: https://vimeo.com/157975528

                Que je le veuille ou non, je fais partie de l’écosystème ville. Il a été conçu et développé par des humains pour que je puisse me nourrir, m’habiller, me divertir, trouver ce qui est nécessaire pour mon quotidien. En consommant, en utilisant ses ressources, j’y ai une place, une utilité de facto. La ville est ma fourmilière.

                Dans la forêt, je ne suis pas particulièrement concernée par l’ensemble de ce qu’il s’y passe, je n’ai pas un rôle actif. Je peux observer, écouter, camper, pique-niquer, méditer, grimper aux arbres, mais en soi, je ne sers à rien. Or, chaque autre être vivant, habitant ou de passage, semble avoir un rôle. Des grands mammifères aux micro-organismes, en décomposant, en déplaçant, en dévorant, en broutant, en déféquant, chacun.e participe à l’équilibre de cet écosystème. Pas moi. Je peux me donner un rôle, comme les garde-faunes ou gardes forestiers, comme les bûcheron.ne.s, mais je n’ai pas l’impression d’y être nécessaire de façon intrinsèque comme les abeilles, les bisons ou les vers de terre.

                Lorsque j’ai fait des recherches sur internet, je n’ai trouvé que des articles accablants sur notre impact négatif à l’ère de l’anthropocène. Je suis tombée sur un article de deux chercheuses de l’université de Santa Fe qui mentionnent des rôles vertueux et importants d’humains au sein de leur écosystème en Alaska ou en Australie.  (https://phys.org/news/2019-02-reveals-humanity-roles-ecosystems.html). Il s’agit de manières de faire qui se retrouvent dans les approches écoféministes, mais ce sont davantage de propositions de changements de paradigme dans nos manières d’interagir avec la nature, que de réponses concernant notre rôle “inné” dans l’écosystème planète terre. 

                J’ai donc contacté des biologistes naturalistes pour leur demander si nous avions une utilité au sein de l’écosystème « nature » et à qui nous manquerions si nous venions à disparaître. J’ai fait des recherches au sein de mon réseau, de mes lectures et d’internet. J’ai envoyé un mail à 8 personnes (principalement biologistes ou naturalistes), j’ai reçu à ce jour 7 réponses.

                • David Haskell, biologiste américain, professeur de biologie à Sewanee: The University of the South, in Sewanee, Tennessee, auteur de plusieurs livres dont Un an dans la vie d’une forêt, 2014, Flammarion, Paris
                • Sy Montgomery, naturaliste américaine, notamment auteure du livre L’Ame d’une pieuvre, Calmann Levy, 2018, Paris
                • David Bärtschi co-fondateur de l’association naturaliste La libellule à Genève
                • Lionel Scotto d’Apollonia, enseignant dans le cadre du master parcours ÉcoSystèmes Département d’Enseignement Biologie Écologie, Université de Montpellier
                • Jules Chiffard, Biologiste | Ingénieur – Chercheur à l’Office français de la biodiversité:
                • Marie Dherbomez, Directrice des études chez Pôle sup Nature, Montpellier et périphérie
                • Jennifer Dunne, Vice President for Science at the Santa Fe Institute, car elle a co-signé une recherche parue en 2019 sur le rôle des humains dans l’écosystème visible sur ce lien:https://phys.org/news/2019-02-reveals-humanity-roles-ecosystems.html. Elle m’a orienté vers quelqu’un d’autres qui ne m’a jamais répondu.
                • Baptiste Morizot, auteur, enseignant-chercheur en philosophie français, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille. Ne m’a jamais répondu. C’est le seul.

                Voici leur réponse dans l’ordre :

                Lionel Scotto d’Apollonia

                J’ai dû m’y prendre à plusieurs fois, avant qu’il réponde à ma question. Au final, il n’y a jamais vraiment répondu. C’est la réponse la plus « hors sujet ».

                Merci pour votre message. 

                Il y a plusieurs niveaux de questions dans votre mail qu’il est difficile d’aborder dans un simple mail. Je vous invite à consulter ces deux sites que j’administre et qui vous donneront quelques indications. Je pourrais peut être ensuite vous répondre de façon plus ciblée.

                http://artivistes.neowordpress.fr/

                https://parcs.hypotheses.org/

                Bien cordialement.

                Je lui réponds que ses sites sont passionnants surtout pour aller dans son sens et que justement je pense entamer une démarche participative. Il me répond une seconde fois en me disant que j’ai frappé à la bonne porte et qu’il me laisse plonger dans ses sites. Je le remercie et lui demande si il peut juste répondre à ma question. Voici sa réponse :

                Si vous vous engagez dans une démarche participative le plus important est la façon dont les habitants dans une approche sensible ou plus classique s’approprie cette question sachant que la notion d’écosystème est sans doute très loin de leur représentation. 

                Le shift paradigmatique sur le plan participatif est de se défaire de l’expertise scientifique dans un premier temps pour mieux l’hybrider ensuite dès lors qu’il s’agit d’accompagner un projet territorial. 

                La question de toute façon ne relève pas tant de la biologie mais plutôt des sciences du système Terre émergentes voire de la philosophie de Bergson qui avec de Chardin ont théorisé ces questions. 

                Vous pouvez jeter un œil sur mes publications concernant l’anthropocene. 

                Réponse de David Bärtschi

                Le sujet de l’utilité qu’un organisme a pour l’autre (humain compris) est directement dépendant de la définition DES liens qu’ils ont. En fait tous font partie d’un réseau d’échanges ou les points de vue sont aussi nombreux que le nombre de liens finalement. Le cerisier nourrit l’humain et l’humain dissémine les graines du cerisier. En fait, dans la grande majorité des cas, l’utilité est interchangeable, c’est ce qu’on appelle l’entraide.

                Réponse de David Haskell

                Many thanks for your message. Your project sounds fascinating. Will you include sonic art as part of the installations in Switzerland?

                You pose a very challenging question. The word “role” has many meanings, and so I think there are many answers.

                1. From the perspective of natural selection the role of every being is to perpetuate its genetic line. Therefore, the role of humans, like all other species, is to continue this chain of genes from one generation to another. In species with culture, like humans, whales, birds, etc, part of this perpetuation is also of ideas passed along through learning.
                1. From an ecosystem perspective, each species has a role in serving as food for some species and as consumer of others. The role of humans, in the paleolithic and before, was as food for mosquitoes, ticks, and some large predators. We also dispersed the seeds of plants and acted as predators for other species, especially small mammals, I suspect. Like all other primates, our populations were relatively small and so we had a less major effect than, for example, termites or wildebeest. There are many other creatures that have small roles of this kind. “Usefulness” varies greatly among species and varies according to context. 
                1. In modern times, humans ensure the continuation of agricultural crops. Many species have also adapted to our cities. If we were to disappear, so would these animals and plants. We also, of course, also have major negative effects through cutting of forests, burning of fossil fuels, pollution, etc. In millions of years, other species will adapt to these strange new conditions.

                So, we have many roles. But, in my view, the first is the causal driver of the second two.

                 I think that, yes, we would be missed. Some species would perhaps rejoice, and others suffer, if we were to depart. It is hard to compare across animal taxa, but the loss of bees would devastate so many plant species, and the forests and other habitats with them.

                Réponse de Sy Montgomery

                Thank you for writing me, and for your kind words about my book. You are certainly doing a fascinating study, and your question is an excellent one.

                Let me preface my answer with this: Some of my best friends are humans, and I even married one. I revere the accomplishments of human artists, writers, musicians, architects, scientists. I am also a person of faith, and believe that whatever God is, he or she or it must love us–for a creator loves creation, and a parent loves its children. 

                That said, were humans to disappear from the planet, the vast majority of megafauna, and in fact, I believe, the vast majority of all other life forms, would enormously benefit. True, some species would suffer. Cockroaches, for instance, would perish from cold climes when heated buildings disappeared. The pesky covid-19 would be losing a lot of housing. Viruses and bacteria that live exclusively on and inside human bodies of course would die out. Dogs (and I love dogs!) would revert to more wolf-like forms. But in general, the impact of so many humans consuming so many resources and producing so much toxic waste to choke the very seas and dramatically alter the climate of the planet has been a scourge upon most of the life forms on this Earth. 

                Now, this was not always so. At one point–and in fact, throughout most of human existence–we were just another species in the web of life. And if we change our ways, we could return to what was the natural condition of our kind–even keeping our magnificent arts and cities and technology. We have it within our means to protect as well as destroy. And my hope is that this is what happens. 

                But the hour is late. Our population growth looks more like a disease organism (going “viral”) than like a mammal. We are producing so many toxins that our presence is causing the physical equivalent of a cytokine storm–a disaster. But it’s a disaster we can stop.

                Hope this helps. I’d love to know what other kinds of responses you are getting. Your query is penetrating and important. I am glad you’re asking this question and honored you would ask my opinion. 

                Of course we are essential to the plants we cultivate for our food–those (relatively few) plants upon which human agriculture depends (such as today’s modern rice, corn, wheat) would quickly go extinct were we not there to tend those crops.

                Réponse de Jules Chiffard:

                Eh bien nous avons la même utilité ou inutilité que les abeilles, bisons ou vers de terre, nous ne sommes en rien différents. L’utilité de ces êtres a été définie par nous et pour nous comme des services, mais un débat sur notre utilité intrinsèque n’a pas lieu d’être (même si j’ai une dent contre les moustiques). Nous “manquerions” donc au même titre que tous les animaux, principalement à ceux dont nous sommes proches, nos semblables évidemment dans le registre des émotions. Mais aussi nos amis de divers espèces, et nos symbiotes, qui sont des millions dans notre organisme, enfin nos “associés”, qui ne sont pas rares dans la nature (toutes les espèces aujourd’hui abondantes dans nos villes et nos campagnes, mais aussi nos alliés historiques comme le loup et le corbeau dans l’hémisphère nord, l’oiseau indicateur en Afrique etc…). Ensuite un autre côté du manque : nous manquerons à nos parasites, nos prédateurs. Bref nous n’avons pas une place à part dans la nature, encore faut il que nous soyons physiquement présents dans l’écosystème pour tisser de nombreux lien. Votre projet à l’air d’aller en ce sens alors je le salue !

                Réponse de Jennifer Dunn:

                Hi Pascale, Sorry for the delay, I was gone the whole month of October and am still catching up.  I’ve cc’d my colleague Stefani Crabtree who may have some thoughts for you, as she has done research in Australia that explicitly looks at this question!  She can send you that paper and some media related to it. Cheers, Jennifer

                Réponse de Marie Dherbomez:

                Bonjour, Votre démarche est particulièrement intéressante. Je serai curieuse de pouvoir lire les retours que vous êtes en train de compiler. Je vous transmets les contacts de Jules Chiffard jules.chiffard@gmail.com et d’Oriane Chabanier : oriane.chabanier@polesupnature.fr. Je pense que Mr Chiffard sera plus en mesure de vous répondre. Connaissez-vous Monsieur Barrière de l’IRD. Je vous transmets ses coordonnées :  olivier.barriere@ird.fr. Je pense qu’il peut-être une personne ressource intéressante. Bonne continuation à vous. 

                Baptiste Morizot ne m’a jamais répondu.

                Je retiens que nous avons eu et que nous pouvons encore avoir un rôle de dispersion des graines comme le font d’autres mammifères avec leurs excréments et que nous pouvons être utiles en fonction de la manière dont nous menons nos processus agricoles. A l’image de la permaculture, nous pouvons choisir avec plus ou moins de pro-activité de créer des liens vertueux et solidaires avec notre écosystème « nature ». La dernière réponse mentionne que pour connecter notre utilité il faut que nous soyons présent.e.s au sein de notre écosystème. Il serait intéressant d’approfondir ce que veut dire être présent.e ou absent.e de notre écosystème.

                Mais ce qui m’a le plus interpellée, c’est que nous manquerions principalement à des espèces parasites que nous avons nous-mêmes placées tout en bas de notre échelle de valeur des êtres vivants, comme les moustiques ou les cafards et même que nous identifions comme des espèces menaçantes à l’image des tiques ou des virus. Ce que je trouve assez intéressant et coquasse. Cela me fait penser aux milliers d’êtres qui habitent sur notre peau et à l’intérieur de nos organes. Nous avons une importance cruciale pour eux.

                C’est également au sein des villes que nous manquerions le plus. A toutes celles et ceux qui se nourrissent où s’abritent grâce à nous. Nous représentons l’eden des parasites. 

                  Comment je me suis intéressé à la géologie

                  mémoire, nom féminin
                  1.
                  Faculté de conserver et de rappeler des choses passées et ce qui s’y trouve associé ; l’esprit, en tant qu’il garde le souvenir du passé.
                  Évènement vivant dans les mémoires.
                  Synonymes :
                  souvenir, mnémo-
                  2.
                  INFORMATIQUE
                  Dispositif permettant de recueillir et de conserver les informations ; le support de telles informations.
                  Mémoire morte (à informations non modifiables).

                  Cet été, lors de mon séjour en Lituanie, j’ai fait une visite au centre de recherche en sciences de la nature et j’ai rencontré quelques scientifiques. L’une des principales activités est maintenant de parcourir ce matériel et de voir ce que je pourrais utiliser pour mon projet. Je transcris également certaines des récits qu’ils m’ont dites.

                  L’un des géologues que j’ai rencontrés m’a parlé des dolines en tant que modèle parfait de la théorie des catastrophes:

                  Dans la théorie des catastrophes, il y a quelques étapes. Première étape – il doit y avoir une condition préalable. Une condition préalable en cas de doline est la présence de roches solubles. Lorsque les roches solubles sont erronées par l’eau, les cavités se forment. Les cavités sont un facteur nécessaire pour l’apparition d’une doline. C’est une condition préalable mais insuffisant. La condition suffisante est lorsque le poids, la couche qui pend au-dessus du gouffre, est une force plus forte que le support qui maintient cette couche. Cela pourrait suffire si le poids est plus forte que le support – un gouffre peut apparaître. Mais la partie intéressante est qu’il y a aussi une troisième étape, qui pourrait être appelée «facteur du dernier stimulus». Pour qu’une catastrophe se produise, il suffit d’avoir un déclic, une petite impulsion. Il peut y avoir un équilibre entre la force gravitationnelle et la force opposée. Cet équilibre peut durer des heures aux siècles. Même s’il existe un facteur préalable et suffisant, la catastrophe ne se produit toujours pas. Il a besoin de cette petite impulsion, qui ajouterait au poids de la couche qui s’effondrerait et un gouffre s’ouvrirait. Quelle pourrait être cette dernière impulsion? Il peut s’agir d’un impacte humain – par exemple, un véhicule lourd est passé et il s’est effondré. Il suffit même d’avoir une vache qui court autour pour que le gouffre s’ouvre. La dernière impulsion peut être déclenchée par l’homme mais elle peut aussi être induite par la nature elle-même. Un des facteurs induits par la nature est quand après la pluie vient le gel soudain. Sol quand il est humide et qu’il y a un gel soudain se déchire. Cette fissure suffit pour que la doline apparaisse. L’émergence des dolines est un exemple évident de modèle de catastrophe.

                  Même si dans mon travail je ne veux pas me concentrer sur les dolines comme un événement catastrophique à sens unique et seulement comme un symbole d’effondrement, je trouve ce passage très intéressant. Même s’il est difficile de ne pas penser à la catastrophe dans une situation mondiale actuelle, mais peut-être exactement pour cette raison c’est intéressant de bouleverser les choses et de considérer le symbole de l’effondrement comme un portail de possibilités?

                   

                   

                   

                    “Les étudiant.es qui n’ont pas pu partir à l’étranger sont invité.es à repérer, dans leur
                    environnement actuel, dans des livres ou sur internet, une pratique aujourd’hui marginale
                    qu’il serait bon d’importer dans un contexte institutionnel mainstream.”

                    Exercice pratique d’observation pour aiguiser ma capacité à nommer et décrire un milieu.

                    Pour le moment, je n’ai pas de forêt à disposition, je décide donc d’utiliser mon quartier comme premier terrain d’expérimentation. Il faut partir d’un organisme représentatif du milieu m’a écrit David Bärtschi, la naturaliste suisse. Je pars donc à la recherche de mon mètre carré représentatif.

                    Trouver un endroit dans la rue pour m’assoir et observer les détails en mode “close-up” n’est pas facile. Surtout au sein d’un quartier populaire napolitain où je me sens facilement hors de ma zone de confort. J’ai l’impression que c’est écrit sur tout mon corps que je n’appartiens pas aux lieux.

                    Comme je n’ose pas sortir mon bloc-notes ou mon ordinateur, je décide de me servir de mon smartphone. Je tournicote pour trouver « le bon spot ». Je monte un escalier d’une petite rue sans issue, ne vois pas très bien ou m’installer, hésite à m’asseoir sur un muret, n’ose pas, m’arrête perplexe. Une femme descends les escaliers, me fusille du regard sans répondre à mon « buonasera », visiblement agacée par ma présence passive. Afin de me fondre rapidement dans le décor, je décide de m’installer sur un banc situé… face à un mur ! Je l’avais déjà pris en photo lors d’un premier passage me demandant à quoi pouvait bien servir ce banc incongru situé à quelques mètres seulement d’une magnifique vue sur la mer et la ville de Naples. Etait-il installé-là avant le mur ?

                    Je décide d’en faire mon lieu d’observation. Je m’assois et je regarde la vue. Il s’agit d’un mur de deux mètres de haut. Au pied, des plantes ont proliféré. Il me semble qu’il y en a deux ou trois espèces. Quelques mégots. Deux, exactement. Pas d’autres déchets ce qui me surprend, c’est rare à Naples. Sur le mur une main en peinture blanche et quelques traces de peinture blanche éparses. Le mur est fait de vieilles pierres rectangles liées par du ciment. Il y a des trous, des fissures et un petit morceau de ferraille rouillé long de quelques centimètres au périmètre carré avec au bout un fil de fer également rouillé et enroulé.

                    Sur l’une des pierres des trous de différentes tailles et des contrastes de couleur me donnent l’impression d’un visage d’enfant poisson qui me regarde.

                    La main en peinture blanche est mystérieuse. Il s’agit d une main droite visiblement. Quelqu’un a fait un tampon avec sa paume recouverte de peinture. Je ne peux m’empêcher d’y voir quelque chose de sexuel. Je me souviens d’un film où les deux protagonistes se retrouvaient dans une voiture pour y faire l’amour. La camera était à l’extérieur de la voiture et soudain sur la vitre embuée de la plage arrière une main surgissait et glissait le long de la vitre.

                    A 80 cm à gauche il y a aussi une main droite, mais elle s’est effacée, on ne peut que la deviner. Les deux mains sont un peu inclinées vers l’intérieur. Le périmètre me fait imaginer que c’est une main d’homme. Je me lève pour mettre mes mains sur les siennes, l’inclinaison des paumes me demande un effort, je me dis que l’on ne se met pas dans cette position naturellement. Est-ce quelqu’un qui s’est appuyé pour étirer ses membres ou se détendre en poussant le mur de toutes ses forces? Voulait-il laisser une trace ? Avec humour ? Avec défiance ? C’est en tout cas une personne plus grande que moi et plus massive. J’ai faim. Zut. Je sens qu’une partie de mon être à déjà envie de partir. La fin du jour est proche. Une brise froide se lève.

                    Je suis à quelques mètres de chez moi. Je pense que si les bancs avaient un titre, celui ci s appellerait « face au mur ». C’est plus reposant que je ne l’aurais pensé. Être coincée là face à ce mur si proche me donne l’impression d’être un peu cotée, protégée, cachée. Je vois un autre morceau de ferraille plus loin et un clou qui dépasse plus haut. Tout est rouillé. A quoi ont-ils tous pu servir. Au-dessus du mur, il y a d’abord un replat plus large, puis une haute barrière faite de longues tiges en fer peintes en bordeau a 10 cm les unes des autres. Au pied des tiges deux lattes de 4 cm de haut séparées de 10 cm. Une latte similaire en-haut. Je crois que je me suis faite piquée par un moustique. Un tube coulisse le long de l’une des lattes du bas. Une sorte de gaine. Je me demande à quoi elle sert, à qui elle sert. Le haut du mur est en escaliers. De l’autre côté de la barrière des hautes plantes dépassent. Peut-être même des arbustes.

                    Je commence à fatiguer. Je baille. C’est tellement difficile de décrire un espace correctement. Je pourrais le dessiner ce serait peut-être plus simple. Quoi que… avec les questions de perspectives, pas sûre. Je pourrais essayer de revenir demain pour le dessiner. Je viens d’apercevoir le moustique voler. Au-dessus de la main droite, il y a un trou ou plutôt une grosse fente de 3 cm de haut dans une jointure en béton. Pas très large. 1 cm de large. Je me demande si elle est habitée. Le ciment est de couleur brut. La pierre est beige jaune avec des colorations parfois plus foncées et des taches blanches. J’aperçois sur la droite des à plats de béton et me demande si avant le mur était complètement recouvert. En fait, c’est certain, le mur a dû être tout lisse et tout propre à un moment de sa vie.

                    Derrière le mur à droite je vois le ciel devenir rose. Je suis attirée. Je n’ai pas envie de rater quelque chose de beau coincée derrière un mur. En même temps, depuis que je suis arrivée, j’en ai vu plusieurs de ces magnifiques ciels d’automne et je n’ai jamais observé un vieux mur urbain. De ce point de vue, ce que je fais est plus rare que l’observation d’un couché du soleil sur une ville qui surplombe la mer. C’est une question de perspective.

                    Des oiseaux semblent tout à coup se réveiller. J’ai lu quelque part que la croissance des plantes pouvait être stimulée par le chant des oiseaux. Mais pourquoi stimuler des plantes en fin de journée ? Ou peut-être est-ce un message pour leur dire de se préparer à accueillir l’humidité nocturne sur leurs feuilles?

                    Je sature de mon mur. Je vois une petite chauve-souris voler. Je me demande si c’est une pipistrelle. Les chauve- souris sont considérées comme l’une des espèces les plus abouties, car elles ont survécu des millions d’années sans avoir beaucoup eu besoin de changer. Il faut dire que leur sonar est plus impressionnant que toute technologie humaine. Elles captent les objets avec précision grâce aux ultra-sons qu’elles envoient. Une 2ème chauve souris l’a rejointe dans sa danse pour attraper les moucherons. Cela me rappelle une expérience qui circulait sur les réseaux il y a quelques années. Une vidéo d’une personne qui se met à danser dans un lieu public. Les gens la regardent. Une deuxième personne la rejoint et se met à danser. La théorie stipulait que c’est la deuxième personne qui va entrainer le reste du public à danser. Ou était-ce la troisième ? Bref, je ne vois pas de foule rejoindre les deux chauve-souris. Petit à petit mon esprit s’éloigne du mur. Je suis aidée par la lumière qui baisse. C’est comme en méditation, il faut que je force mon esprit à revenir à sa tache d’observation. Pas faire le vide, mais observer. Tiens une fissure toute fine que je n’avais pas vu auparavant, mais que je n’ai pas le courage de décrire. Je pense à mon compte Spotify que je dois renouveler mais je n ai pas trouvé comment.

                    Il me semble soudain apercevoir un spasme dans l’obscurité qui passe à un ton plus foncé de manière presque visible. Une mini accélération a eu lieu avant la reprise d’un rythme lent vers la nuit. Cela me fait penser aux infimes tremblements de terre qui rythment le sol de Naples.

                    Mon mur commence à m’énerver. Il ne s’y passe rien à part une haute tige verte qui vascille à son pied. Je crois que je connais cette plante. On a les mêmes en Suisse. Je ne la vois plus très bien et je n’ai pas non plus envie de la décrire. La description de la barrière m’a achevée. J’ai envie d’aller manger. Je devrais mettre un chronomètre durant ces moments d’observation, ce serait plus facile. Demain, ici ou ailleurs, je vais tacher de faire le même exercice avec un chronomètre. 30 min max. 

                    Le soir, j’ai testé la position des deux mains à la maison. A part des pompes contre le mur je n’ai pas bien su quoi faire dans cette posture. J’ai aussi fait des recherches sur la main cinématographique, il s’agit de la main de Kate Winsley dans Titanic. Ou plutôt celle de James Cameron. Un article du Huffington post datant du 26 février 2019 raconte : « La fameuse trace de main de cette scène torride de“Titanic“ est toujours visible ». Il s’avère que le réalisateur James Cameron a posté une photo sur son compte twitter montrant que la marque de la main était toujours visible sur la voiture 20 ans après la sortie du film. L’article explique qu’il ne s’agissait au final pas de la main de Kate Winsley mais de celle de James Cameron. On apprend également qu’il a utilisé un processus chimique pour que la trace ne disparaisse pas.

                     

                     

                     

                     

                      Depuis mon arrivée à Naples, j’ai vécu une parenthèse molle, orpheline de cours et de cadre, j’ai marché masquée, j’ai exploré, flâné et je suis entrée en relation sensorielle avec la ville. Etrangement, cette expérience m’aide à penser mon rapport à la forêt dans laquelle je souhaite insérer des installations artistiques. Cette mise en miroir ville-nature et cet éloignement me permettent de m’affranchir de certains liens avec la nature pour faire de la forêt en réel espace de recherche.

                      À la fin de notre séjour à la métive, j’ai eu la chance de discuter avec Aurore Claverie, la directrice du lieu. Au cours de la discussion elle me posa la question fondamentale et celle que nous ne devons jamais oublier lors de la réalisation de nos projets : “pourquoi tu fais ça ?”

                      Écrire deux articles par semaine, avec les cours, le stage le développement du projet et encore plein d’autres choses c’est forcément compliqué, je ne pensais pas que cette page blanche arriverait aussi vite. Lançons donc le joker du mois afin d’assurer la survie de tous. 

                      Une fois par mois, ce joker, sera une page de ressources multiples qui ont guidé aussi bien le mois que la semaine passée. Elles peuvent être complètement en rapport avec le projet d’expérimentation ou s’en dévier un peu mais restent quand même dans les thèmes qui gravitent autour de celui-ci comme l’identité numérique, la data visualisation, le public et les musées….

                       

                       

                       

                       

                      Livre

                       

                       

                      déclarations des droits culturels

                       

                       

                       

                       

                      Pour une nouvelle muséologie des territoires : expérimentation muséale et contributions citoyennes

                       

                       

                       

                      Podcast

                      Cycle l’art et le numérique : les podcasts !

                      Site internet 

                      • Le projet CoSiMa développe une plateforme d’interaction collaborative et collective basée sur les dernières technologies mobiles et web. 
                      • Muséomix est un événement annuel créé en novembre 2011. Il est consacré aux nouvelles formes de médiation et au numérique dans les musées.
                      • VisualComplexity.com est un espace de ressources pour toute personne intéressée par la visualisation de réseaux complexes.
                      • Cette page est une base de données rassemblant plus de 14 000 rapports publics (rapports officiels, d’inspection, etc.) en texte intégral.

                       

                      Et voila ! À mardi 

                        Une semaine après la fin des ateliers nomade le rythme reprend petit à petit. Un dernier article pour terminer de mettre à plat les interrogations et mettre en place un planning pour les prochains articles.

                        Installation finale au Métive

                        Je suis arrivée à Naples un mois trop tôt.

                        Mai 2020

                        Moi et google translate : Buongiorno, mi chiamo Pascale, sono una studente di Parigi 8 in Francia. Ho fatto una domanda per un erasmus a la vostra accademia a settembre. Volevo sapere se l’università inizierà normalmente a settembre e come iscriversi ? Grazie mille!

                        Accademia Delle Belle Arti di Napoli : ciao io spero che  per settembre tutto sia tornato normale!!!! tu comunque fai l’iscrizione 

                        Juin

                        Moi : Hello, So I did my inscription on the link below and I am now finalising my pedagogical contract for Paris 8. I have a question, these classes will take place in september? Grazie mille! Pascale

                        Accademia Delle Belle Arti di Napoli : Dear Pascale I still  don’t know which courses will start in September and which in March but don’t worry because if everything will return to normal there will be no problems ….. and if some courses will not take place once in Naples you can change your choices!

                        31 août

                        Accademia Delle Belle Arti di Napoli : Hello I’m prof Girosi from the Erasmus office in Naples. how is it going in your countries (about COVID 19?). Here in Italy the government is very strict about the reopening of schools and face-to-face lessons! We still don’t know what the regulations will be. Hopefully, the academy should reopen in mid-October (for the first semester).

                        J’avais déjà confirmé ma location et pris mon billet d’avion pour démarrer en septembre. Ainsi, un 25 septembre j’ai atterri à Naples.

                        Jour 1 : La personne qui me loue l’appartement vit à Bruxelles. C’est donc sa mère, Marina qui est chargée de m’accueillir. Elles me conseillent toutes les deux de prendre un taxi. Le chauffeur en question est odieux et roule comme un malade. Je lui ai donné une adresse, mais Marina m’a laissé un whattsap audio que j’essaie de lui faire écouter malgré la vitre COVID qui nous sépare et le fait qu’il conduise sur l’autoroute. Il marmonne, je ne sais pas s’il a compris.

                        Sur le chemin, je commence à découvrir Naples. Les magnifiques immeubles du 19ème siècle, colorés, décrépits pour certains et cette vue sur la mer depuis les différentes collines. J’essaie de noter le nom des rues pour y retourner.

                        Le chauffeur me dépose en me hurlant dessus parce que je l’ai questionné sur le prix de la course. Malheureusement, je manque de répartie en italien. J’essaie vaguement de lui dire « calma ti, calma ti ». Il m’a fait payé le prix maximum. J’ai été élevée depuis petite à penser que les chauffeurs de taxi en Italie sont des arnaqueurs. Un stéréotype qui a sans doute coloré notre rapport dès le départ. Qui l’avait coloré avant même que nous nous rencontrions.

                        Je me sens vulnérable de ne pas bien parler l’italien, j’ai vite l’impression d’être jugée, mise dans la case « touriste ». Je le vis comme une insulte. Encore un stéréotype.

                        Accrochée à google map, je suis le chemin que Marina m’a indiqué et je descends une rue en escaliers accueillie par une dame de 70 ans qui me fait de grands gestes et me parle en français avec une voix rauque et autoritaire. J’aime tout de suite Marina. J’arrive dans mon appartement, une mini maison sur deux étages. Deux autres personnes m’accueillent. Un couple retraités amis de Marina qui a fait les travaux et le ménage. Tout le monde est si gentil. Je baragouine quelques mots en italien dans l’espoir qu’ils comprennent que je les trouve très sympathiques et que je suis aussi très sympathique. On teste les clés, Marina me montre le Wifi, m’explique qu’il faut toujours laisser les fenêtres ouvertes à cause de l’humidité, car c’est une très vieille maison. Mais quand je sors ou quand je dors, il faut fermer les volets, on ne sait jamais les gens peuvent grimper. Je ne pense pas que qui que ce soi grimpera, mais jusqu’ici j’ai scrupuleusement obéi à Marina.

                        Le trio s’en va. Me voici seule chez moi.

                        Je m’installe et dehors j’entends une émission pour enfant à la télé avec une petite fille qui chante par-dessus et deux hommes dans la rue qui se racontent des histoires en hurlant. Par la suite, j’entendrai aussi régulièrement au milieu de la nuit des feux d’artifices. Il paraît que cela correspond à la sortie de prison d’un parrain de la camorra. Il paraît aussi simplement que les napolitains adorent les feux d’artifice. Parfois, je participe aussi de loin à un anniversaire  « Tanti auguri a ti, tanti auguri a ti… ».

                        Je suis dans une enclave très populaire à quelques minutes du quartier de Vomero, plutôt chic. Je vis entourée d’escaliers et de chats. Il y en a plein les rues. Extrêmement bien traités. Des gens laissent des croquettes et de la nourriture. Depuis mon bureau, je vois la mer. C’est la première fois de ma vie que je vois la mer depuis là où je loge. En Suisse, il faudrait que je paie 6x plus cher pour avoir vue sur le lac Léman. A Saint-Ouen, j’avais vue sur un immeuble de gens déprimés.

                        C’est l’une des premières différences qui me frappe avec Paris. Malgré le bruit et la pollution des scooteurs qui hurlent et crachent dans de petites rues minuscules. Malgré les amas de déchets, de poubelles et les crottes écrasées. Il y a une atmosphère gaie et presque douce au sein du chaos. C’est bruyant, c’est crade, mais  c’est joyeux.

                        Et ce n’est pas parce qu’il fait beau, car le lendemain de mon arrivée il y a eu une tempête qui a déraciné des arbres et une pluie diluvienne s’est installée durant 3 jours.

                        Le premier week-end seule, j’ai un peu décompensé : qu’est-ce que je fous là ? Je ne connais personne. Je ne connais pas la langue. Se balader masqué dans les rues, ne pousse pas au contact. Il paraît qu’il faut du temps pour que toutes les parties de soi arrivent à destination. Il paraît aussi que lorsque cela ne se passe pas si bien c’est plutôt bon signe cela veut dire que l’aventure a commencé.

                        Il a fallu que je parte en randonnée avec Daniela, une guide française installée du côté d’Amalfi, découverte sur internet, pour arriver vraiment. Il a fallu que je trouve un moyen pour me connecter à la nature pour savoir que je pouvais ici aussi m’évader.

                        J’ai pris le bateau de Naples à Sorrento. Là, je suis montée dans un bus qui m’a emmené à Santa Agatha, sur les hauteurs de la côte amalfitaine. Santa Agatha est un tout petit village. Pourtant, il y a des magasins, des cafés, des pâtisseries, boucheries, tout est ouvert et habité durant toute l’année.

                        Nous traversons le village avec nos masques. Nous nous éloignons pour retrouver un sentier côtier. Nous croisons plusieurs hommes âgés qui s’occupent de leurs plantations. Nous croisons aussi des artichauds abandonnés, chou-fleurs, brocolis, figuiers. Un panneau qui nous annonce qu’il y a de tout petits chiens, mais qui sont très nerveux. La touriste romantique que je suis a envie d’être un vieux jardinier avec son chien. 

                        Daniela s’arrête et pointe trois rochers dans la mer.

                        Selon la légende contée dans l’Odyssée d’Homère, Parthénope vivait avec ses deux sœurs sur de petits îlots rocheux à la hauteur de Sorrento sur la côte amalfitaine. Joyeuses et insouciantes, elles passaient leur journée à chanter et jouer de la musique se nourrissant des marins échoués qui passaient par là. Trois sirènes mi femmes mi oiseaux dont la puissance d’attraction n’avait jamais été bravée avant l’arrivée d’Ulysse. Celui-ci averti du danger, ordonna à son équipage de se bouchonner les oreilles et curieux d’entendre les sirènes en toute sécurité se fait attaché au mat de son bateau.

                        Le stratagème fonctionne, Ulysse réussit à passer son chemin. Parthénope et ses sœurs, humiliées et bafouées, se suicident en se jetant à la mer. Le corps de Parthénope s’échoue sur l’île de Mégaride qui deviendra Neapolis (Naples).

                        Parthénope symbolise la virginité, le chant et la mort et son lien symbolique avec Naples est très fort.

                        C’est peut-être ça qui rend la ville si attirante, être construite sur un mythe aussi puissant fait d’attirance et de répulsion, d’amour et de mort, de violence et de poésie.

                        Si je sais que la manière dont je perçois la ville aura d’une manière ou d’une autre un impact sur mon travail, j’ai eu de la peine à faire un lien précis, jusqu’à ce que je tombe sur cet extrait tiré du livre « La Peau » de Malaparte décrivant Naples.

                        « Une odeur étrange flottait dans l’air. Ce n’était pas l’odeur qui descend, au coucher du soleil, des ruelles de Toledo, de la piazza delle Carrette, de Santa Teresella des Espagnols. Ce n’était pas l’odeur des friteries, des tavernes, des urinoirs, nichés dans les ruelles fétides et sombres, qui montent de la via Toledo vers San Martino. Ce n’était pas cette odeur jaune, opaque, gluante, faite de mille effluves, de mille troublantes exhalaisons, “de mille délicates puanteurs” comme disait Jack, que les fleurs fanées, amoncelées aux pieds de la Vierge dans les tabernacles aux coins des rues, répandent dans toute la ville à certaines heures du jour. Ce n’était pas l’odeur du sirocco, qui sent le fromage de chèvre et le poisson pourri. Ce n’était pas non plus cette odeur de viande cuite qui, vers le soir, monte des bordels et se répand à travers Naples, cette odeur dans laquelle Jean-Paul Sartre, marchant un jour dans la via Toledo, sombre comme une aisselle, pleine d’une ombre chaude vaguement obscène, respirait la parenté immonde de l’amour et de la nourriture. Non ce n’était pas cette odeur de chair cuite qui pèse sur Naples vers le coucher du soleil, quand la chair des femmes à l’air bouillie sous la crasse. C’était une odeur d’une pureté et d’une légèreté extraordinaire : maigre, légère, transparente, une odeur de mer poudreuse, de nuit salée, l’odeur d’une antique forêt d’arbres en papier. »

                        L’année dernière j’ai eu de la peine à trouver des courants artistiques témoignant d’un rapport sensualisé à la nature. J’ai trouvé une certaine résonance avec l’art issu de l’écologie queer et des mouvements écosexes qui invitent à revisiter radicalement nos liens aux éléments organiques et non vivants. Ce sont des approches qui embrassent l’étrange, qui stimulent de nouveaux imaginaires et s’émancipent résolument de toute forme de politiquement correct.

                        Le champ lexical utilisé par Malaparte pour décrire les odeurs, mélange le glauque et le sensuel, le pur et le poisseux. Un texte similaire à celui-ci serait-il envisageable pour décrire une promenade en forêt ? Je ne dis pas que cela n’existe pas, mais je n’en ai pas trouvé. L’inconscient collectif des villes offre-t-il un champ imaginaire plus rugueux que celui que nous construisons autour de la nature ?

                        Nous avons définitivement un rapport à la nature fait d’attirance et de répulsion, de dégoût et d’envie, d’amour et de mort. Peut-être qu’en désacralisant la nature comme nous avons désacralisé les villes, pourrions-nous envisager un rapport plus sain et plus juste avec le monde organique. Sensualiser notre rapport à la nature est une forme d’acte politique, c’est ce que revendiquent les mouvements écosexuels. Sous une autre forme, c’est ce dont parle Baptiste Morizot et surtout ce sont il fait l’expérience en tant que pisteur. Mais bon je vais m’arrêter là pour cette fois.

                        Je ne pourrais finir cet article sans partager un son.