Que je le veuille ou non, je fais partie de l’écosystème ville. Il a été conçu et développé par des humains pour que je puisse me nourrir, m’habiller, me divertir, trouver ce qui est nécessaire pour mon quotidien. En consommant, en utilisant ses ressources, j’y ai une place, une utilité de facto. La ville est ma fourmilière.

Dans la forêt, je ne suis pas particulièrement concernée par l’ensemble de ce qu’il s’y passe, je n’ai pas un rôle actif. Je peux observer, écouter, camper, pique-niquer, méditer, grimper aux arbres, mais en soi, je ne sers à rien. Or, chaque autre être vivant, habitant ou de passage, semble avoir un rôle. Des grands mammifères aux micro-organismes, en décomposant, en déplaçant, en dévorant, en broutant, en déféquant, chacun.e participe à l’équilibre de cet écosystème. Pas moi. Je peux me donner un rôle, comme les garde-faunes ou gardes forestiers, comme les bûcheron.ne.s, mais je n’ai pas l’impression d’y être nécessaire de façon intrinsèque comme les abeilles, les bisons ou les vers de terre.

Lorsque j’ai fait des recherches sur internet, je n’ai trouvé que des articles accablants sur notre impact négatif à l’ère de l’anthropocène. Je suis tombée sur un article de deux chercheuses de l’université de Santa Fe qui mentionnent des rôles vertueux et importants d’humains au sein de leur écosystème en Alaska ou en Australie.  (https://phys.org/news/2019-02-reveals-humanity-roles-ecosystems.html). Il s’agit de manières de faire qui se retrouvent dans les approches écoféministes, mais ce sont davantage de propositions de changements de paradigme dans nos manières d’interagir avec la nature, que de réponses concernant notre rôle “inné” dans l’écosystème planète terre. 

J’ai donc contacté des biologistes naturalistes pour leur demander si nous avions une utilité au sein de l’écosystème « nature » et à qui nous manquerions si nous venions à disparaître. J’ai fait des recherches au sein de mon réseau, de mes lectures et d’internet. J’ai envoyé un mail à 8 personnes (principalement biologistes ou naturalistes), j’ai reçu à ce jour 7 réponses.

  • David Haskell, biologiste américain, professeur de biologie à Sewanee: The University of the South, in Sewanee, Tennessee, auteur de plusieurs livres dont Un an dans la vie d’une forêt, 2014, Flammarion, Paris
  • Sy Montgomery, naturaliste américaine, notamment auteure du livre L’Ame d’une pieuvre, Calmann Levy, 2018, Paris
  • David Bärtschi co-fondateur de l’association naturaliste La libellule à Genève
  • Lionel Scotto d’Apollonia, enseignant dans le cadre du master parcours ÉcoSystèmes Département d’Enseignement Biologie Écologie, Université de Montpellier
  • Jules Chiffard, Biologiste | Ingénieur – Chercheur à l’Office français de la biodiversité:
  • Marie Dherbomez, Directrice des études chez Pôle sup Nature, Montpellier et périphérie
  • Jennifer Dunne, Vice President for Science at the Santa Fe Institute, car elle a co-signé une recherche parue en 2019 sur le rôle des humains dans l’écosystème visible sur ce lien:https://phys.org/news/2019-02-reveals-humanity-roles-ecosystems.html. Elle m’a orienté vers quelqu’un d’autres qui ne m’a jamais répondu.
  • Baptiste Morizot, auteur, enseignant-chercheur en philosophie français, maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille. Ne m’a jamais répondu. C’est le seul.

Voici leur réponse dans l’ordre :

Lionel Scotto d’Apollonia

J’ai dû m’y prendre à plusieurs fois, avant qu’il réponde à ma question. Au final, il n’y a jamais vraiment répondu. C’est la réponse la plus « hors sujet ».

Merci pour votre message. 

Il y a plusieurs niveaux de questions dans votre mail qu’il est difficile d’aborder dans un simple mail. Je vous invite à consulter ces deux sites que j’administre et qui vous donneront quelques indications. Je pourrais peut être ensuite vous répondre de façon plus ciblée.

http://artivistes.neowordpress.fr/

https://parcs.hypotheses.org/

Bien cordialement.

Je lui réponds que ses sites sont passionnants surtout pour aller dans son sens et que justement je pense entamer une démarche participative. Il me répond une seconde fois en me disant que j’ai frappé à la bonne porte et qu’il me laisse plonger dans ses sites. Je le remercie et lui demande si il peut juste répondre à ma question. Voici sa réponse :

Si vous vous engagez dans une démarche participative le plus important est la façon dont les habitants dans une approche sensible ou plus classique s’approprie cette question sachant que la notion d’écosystème est sans doute très loin de leur représentation. 

Le shift paradigmatique sur le plan participatif est de se défaire de l’expertise scientifique dans un premier temps pour mieux l’hybrider ensuite dès lors qu’il s’agit d’accompagner un projet territorial. 

La question de toute façon ne relève pas tant de la biologie mais plutôt des sciences du système Terre émergentes voire de la philosophie de Bergson qui avec de Chardin ont théorisé ces questions. 

Vous pouvez jeter un œil sur mes publications concernant l’anthropocene. 

Réponse de David Bärtschi

Le sujet de l’utilité qu’un organisme a pour l’autre (humain compris) est directement dépendant de la définition DES liens qu’ils ont. En fait tous font partie d’un réseau d’échanges ou les points de vue sont aussi nombreux que le nombre de liens finalement. Le cerisier nourrit l’humain et l’humain dissémine les graines du cerisier. En fait, dans la grande majorité des cas, l’utilité est interchangeable, c’est ce qu’on appelle l’entraide.

Réponse de David Haskell

Many thanks for your message. Your project sounds fascinating. Will you include sonic art as part of the installations in Switzerland?

You pose a very challenging question. The word “role” has many meanings, and so I think there are many answers.

  1. From the perspective of natural selection the role of every being is to perpetuate its genetic line. Therefore, the role of humans, like all other species, is to continue this chain of genes from one generation to another. In species with culture, like humans, whales, birds, etc, part of this perpetuation is also of ideas passed along through learning.
  1. From an ecosystem perspective, each species has a role in serving as food for some species and as consumer of others. The role of humans, in the paleolithic and before, was as food for mosquitoes, ticks, and some large predators. We also dispersed the seeds of plants and acted as predators for other species, especially small mammals, I suspect. Like all other primates, our populations were relatively small and so we had a less major effect than, for example, termites or wildebeest. There are many other creatures that have small roles of this kind. “Usefulness” varies greatly among species and varies according to context. 
  1. In modern times, humans ensure the continuation of agricultural crops. Many species have also adapted to our cities. If we were to disappear, so would these animals and plants. We also, of course, also have major negative effects through cutting of forests, burning of fossil fuels, pollution, etc. In millions of years, other species will adapt to these strange new conditions.

So, we have many roles. But, in my view, the first is the causal driver of the second two.

 I think that, yes, we would be missed. Some species would perhaps rejoice, and others suffer, if we were to depart. It is hard to compare across animal taxa, but the loss of bees would devastate so many plant species, and the forests and other habitats with them.

Réponse de Sy Montgomery

Thank you for writing me, and for your kind words about my book. You are certainly doing a fascinating study, and your question is an excellent one.

Let me preface my answer with this: Some of my best friends are humans, and I even married one. I revere the accomplishments of human artists, writers, musicians, architects, scientists. I am also a person of faith, and believe that whatever God is, he or she or it must love us–for a creator loves creation, and a parent loves its children. 

That said, were humans to disappear from the planet, the vast majority of megafauna, and in fact, I believe, the vast majority of all other life forms, would enormously benefit. True, some species would suffer. Cockroaches, for instance, would perish from cold climes when heated buildings disappeared. The pesky covid-19 would be losing a lot of housing. Viruses and bacteria that live exclusively on and inside human bodies of course would die out. Dogs (and I love dogs!) would revert to more wolf-like forms. But in general, the impact of so many humans consuming so many resources and producing so much toxic waste to choke the very seas and dramatically alter the climate of the planet has been a scourge upon most of the life forms on this Earth. 

Now, this was not always so. At one point–and in fact, throughout most of human existence–we were just another species in the web of life. And if we change our ways, we could return to what was the natural condition of our kind–even keeping our magnificent arts and cities and technology. We have it within our means to protect as well as destroy. And my hope is that this is what happens. 

But the hour is late. Our population growth looks more like a disease organism (going “viral”) than like a mammal. We are producing so many toxins that our presence is causing the physical equivalent of a cytokine storm–a disaster. But it’s a disaster we can stop.

Hope this helps. I’d love to know what other kinds of responses you are getting. Your query is penetrating and important. I am glad you’re asking this question and honored you would ask my opinion. 

Of course we are essential to the plants we cultivate for our food–those (relatively few) plants upon which human agriculture depends (such as today’s modern rice, corn, wheat) would quickly go extinct were we not there to tend those crops.

Réponse de Jules Chiffard:

Eh bien nous avons la même utilité ou inutilité que les abeilles, bisons ou vers de terre, nous ne sommes en rien différents. L’utilité de ces êtres a été définie par nous et pour nous comme des services, mais un débat sur notre utilité intrinsèque n’a pas lieu d’être (même si j’ai une dent contre les moustiques). Nous “manquerions” donc au même titre que tous les animaux, principalement à ceux dont nous sommes proches, nos semblables évidemment dans le registre des émotions. Mais aussi nos amis de divers espèces, et nos symbiotes, qui sont des millions dans notre organisme, enfin nos “associés”, qui ne sont pas rares dans la nature (toutes les espèces aujourd’hui abondantes dans nos villes et nos campagnes, mais aussi nos alliés historiques comme le loup et le corbeau dans l’hémisphère nord, l’oiseau indicateur en Afrique etc…). Ensuite un autre côté du manque : nous manquerons à nos parasites, nos prédateurs. Bref nous n’avons pas une place à part dans la nature, encore faut il que nous soyons physiquement présents dans l’écosystème pour tisser de nombreux lien. Votre projet à l’air d’aller en ce sens alors je le salue !

Réponse de Jennifer Dunn:

Hi Pascale, Sorry for the delay, I was gone the whole month of October and am still catching up.  I’ve cc’d my colleague Stefani Crabtree who may have some thoughts for you, as she has done research in Australia that explicitly looks at this question!  She can send you that paper and some media related to it. Cheers, Jennifer

Réponse de Marie Dherbomez:

Bonjour, Votre démarche est particulièrement intéressante. Je serai curieuse de pouvoir lire les retours que vous êtes en train de compiler. Je vous transmets les contacts de Jules Chiffard jules.chiffard@gmail.com et d’Oriane Chabanier : oriane.chabanier@polesupnature.fr. Je pense que Mr Chiffard sera plus en mesure de vous répondre. Connaissez-vous Monsieur Barrière de l’IRD. Je vous transmets ses coordonnées :  olivier.barriere@ird.fr. Je pense qu’il peut-être une personne ressource intéressante. Bonne continuation à vous. 

Baptiste Morizot ne m’a jamais répondu.

Je retiens que nous avons eu et que nous pouvons encore avoir un rôle de dispersion des graines comme le font d’autres mammifères avec leurs excréments et que nous pouvons être utiles en fonction de la manière dont nous menons nos processus agricoles. A l’image de la permaculture, nous pouvons choisir avec plus ou moins de pro-activité de créer des liens vertueux et solidaires avec notre écosystème « nature ». La dernière réponse mentionne que pour connecter notre utilité il faut que nous soyons présent.e.s au sein de notre écosystème. Il serait intéressant d’approfondir ce que veut dire être présent.e ou absent.e de notre écosystème.

Mais ce qui m’a le plus interpellée, c’est que nous manquerions principalement à des espèces parasites que nous avons nous-mêmes placées tout en bas de notre échelle de valeur des êtres vivants, comme les moustiques ou les cafards et même que nous identifions comme des espèces menaçantes à l’image des tiques ou des virus. Ce que je trouve assez intéressant et coquasse. Cela me fait penser aux milliers d’êtres qui habitent sur notre peau et à l’intérieur de nos organes. Nous avons une importance cruciale pour eux.

C’est également au sein des villes que nous manquerions le plus. A toutes celles et ceux qui se nourrissent où s’abritent grâce à nous. Nous représentons l’eden des parasites.