ASTROTHEMÉTÉO : portail fictif d’astro-historiométrie cosmiste

Après une brève contextualisation de ma recherche dans le cadre du Master ArTeC en Technologie et médiations humaines, j’aimerais proposer une réinterprétation de certaines théories du Cosmisme russe dans une tonalité contemporaine et la création d’un portail fictif d’astro-historiométrie.

 

POUR UNE CONTRE-HISTOIRE DU PROGRÈS

Planétarieté satellitaire et cosmisme(s)

Mon projet de recherche (Planétarieté satellitaire. Digressions sur l’ascension, la suspension et la chute des satellites artificiels) s’appuie sur un répertoire varié de ressources concernant l’expansionnisme spatial, les technologies de surveillance et les dispositifs numériques de communication. Depuis un an, j’ai développé une étrange obsession pour les satellites artificiels, leur fonction, leur histoire et leur forme, les nouvelles bêtes de l’anthroposcène répondant à des questions anciennes. En utilisant la trajectoire vitale d’un satellite artificiel soviétique nommé “Progress”, je tente de tracer quelques perspectives de pensée concernant d’une part la représentation et la représentabilité de la Terre par la technologie, et d’autre part la question de la matérialité et de la fugacité des dispositifs technologiques que nous envoyons dans l’espace. Ces deux questions mettent en évidence une “planétarité” [1], façonnée selon des images, des idéologies et des structures de pouvoir souvent infectées par un astro-futurisme utopiquement durable et souvent toxique. 

Dans mes recherches, je veux insister sur la primauté de l’imaginaire et des schémas idéologiques récurrents sur les limites représentatives et perceptives de l’espace. Je vise à souligner aussi la manière dont la spéculation, la fiction, les idéologies deviennent partie intégrante des choix d’innovation et progrès technoscientifique. Quelle est notre legitimité et agentivité dans le Cosmos, et vice versa? Quelles sont les expériences technologiques qui font de nous de meilleurs médiateurs de notre planète ? 

Afin d’éclaircir des questions si loin de ma portée et de ma position profane, j’ai commencé à chercher des récits parallèles à l’appareil techno-scientifique occidental dominant, en me détachant de l’idée que le Progrès est singulier, capitalisé et masculin. Je me suis récemment intéressé au cosmisme russe, un courant philosophique de la fin des années 1800 dont le géniteur s’appelle Nikolaï Fedorov. Précurseur du transhumanisme et père d’un ” communisme magique “, entre cybernétique et occultisme, le cosmisme de Fedorov et de ses disciples propose des théories radicales et souvent radicalement dérangeantes. Pour cette raison, le but de mon intérêt est de reconnaître la contribution de certains d’entre eux dans la conception d’une planétarité paradoxale et controversée, non anthropocentrique mais aussi porte-parole d’un exceptionnalisme humain dans lequel magies et sciences coexistent symbiotiquement.  

Je résumerai brièvement certains points clés du cosmisme, en essayant de mettre en évidence les doctrines qui nourrissent les idéologies d’innovation technologique d’aujourd’hui, pour ensuite me concentrer sur les théories de Alexander Chizhevsky, un disciple de Fedorov interessé par les corrélations entre biologie et astres. [2]

 

« CHTO DELAT’? » / QUE FAIRE ?

La mort

Le cosmisme est une pensée orientée vers l’action et répond à la question «  que faire ? ». La philosophie de Fedorov est une philosophie de la “tâche commune », où l’objectif commun est le contrôle des événements cosmiques inconnus, leur prédiction et le remède à la mort. L’objectif commun du cosmisme est, plus précisément, la lutte contre la mort, l’accession à l’immortalité et la renaissance des anciens. En particulier, l’utopie de Fedorov inclut une résurrection généralisée (plus ou moins figurée) des ancêtres lors du passage de la biosphère à la noosphère (sphère de la raison). Selon les mots de Boris Groĭs : « En bref, le projet de la tâche commune consiste à créer les conditions technologiques, sociales et politiques dans lesquelles il serait possible de ressusciter par des moyens technologiques et artificiels tous les hommes qui ont jamais vécu ».[3] 

Le projet et le progrès

Le cosmisme de Fedorov est un “Projectivisme” : la pensée est la raison et l’action dans un projet à l’échelle cosmique, qui inclut tout et tous et n’accepte ni de compromis ni de hiérarchie. D’autre part, la société préfigurée par Fedorov est hautement patriarcale et chaste, toute relation charnelle conduirait à une « pornocratie infernale ». Le progrès, selon Fedorov, s’il est dépourvu de dimension spirituelle, ouvre la porte à un mécanicisme infernal. Le format idéal pour l’immortalité technologique serait celui du musée, dans lequel les technologies sont préservées de manière immortelle et échappent à l’obsolescence et au remplacement. 

L’exploration spatiale

Le projet communiste est commun au sens large, et le projet de contrôle du chaos dans le Cosmos est de tous et pour tous. En ce sens, Fedorov et ses partisans encouragent l’exploration et la conquête de l’espace afin d’assurer la survie et la coexistence de l’homme dans le cosmos. Le premier dessin d’engin spatial soviétique a été réalisé par Konstantin Tsiolkovski, disciple de Fedorov et père de la cosmonautique moderne. Ses études ont permis la découverte de l’équation nécessaire pour calculer la vitesse horizontale requise pour une orbite minimale autour de la Terre et la préfiguration du premier satellite Spoutnik. 

Kinship

En particulier, l’urgence des cosmistes n’est pas tant de perpétuer l’espèce humaine (Fedorov lui-même nie tout besoin de reproduction), mais de construire la kinship dans le cosmos. Grâce au concept de “rodstvo” (kinship, « familiarité »), Fedorov est parmi les premiers à reconnaître “ce qui nous unit à tout dans l’univers”, et que nous sommes tous des passagers d’un vaisseau spatial – Terre, bien avant le célèbre livre de Buckminster Fuller [4]. Ironiquement, la chasteté et la fraternité invoquées par Fedorov trouvent un écho dans une clé cyberféministe dans le slogan provocateur de Donna Haraway « Make kins not babies ! » dans son Chtulucene post-humain, technologique et commun [5].  

Le leitmotiv cosmiste prévoit la maîtrise du chaos sur le cosmos, la négation de l’anthropocentrisme et la lutte contre la mort. Dans ce cadre, la technologie aurait une temporalité propre qui ne peut et ne doit pas être dictée par le progrès (obsolescence, remplacement, mort des ancêtres), mais par la préservation perpétuelle des technologies ancestrales. Le cosmisme guide le vaisseau spatial Terre vers l’avenir en respirant le passé et en le ramenant à la vie. Le spiritualisme, l’approche holistique, les racines chrétiennes et païennes du folklore soviétique font tous partie du projet cosmiste à part entière, et la science “dure”, la religion et les rituels mystiques essaiment le pot de rencontre cosmiste dans un système dense d’interrelations plus ou moins scientifiques et plus ou moins politiquement correctes.

 

HELIOBIOLOGIE ET HISTOMETRISME 

Prévoir l’activité cosmique

L’action de la pensée cosmiste est centrée sur la résolution du chaos dans le cosmos et la rationalisation des événements biologiques et cosmiques (noosphère). Entre les années 1920 et 1930, Alexandre Chizhevsky a mené une série d’études concernant la corrélation entre l’activité solaire et les mouvements révolutionnaires de masse, à la suite de la révolution d’octobre 1917, élément fondamental de ses recherches. Dans sa théorie, la mobilisation politique et militaire est motivée par des contingences socio-historiques mais aussi par des mouvements dans la biologie du corps humain. Ces mouvements dépendraient de la nature cyclique de l’activité solaire, mesurable par le nombre de taches visibles sur le Soleil. Le cycle solaire décrit par Chizhevsky compte 11 ans, divisés en quatre époques distinctes :

1. L’époque d’activité humaine minimale : elle compte 3 ans et correspond à la période d’activité solaire minimale. Les aspects psychosomatiques chez l’individu sont un épuisement des forces morales et physiques, une fatigue neuropsychologique et une absence générale de désir. À cette époque, les traités de paix sont signés, les masses se fragmentent pacifiquement, les individus sont dociles et indifférents aux questions politiques. 

2. L’époque d’activité croissante : elle compte 2 ans et correspond à la période d’activité solaire croissante. Parmi les masses, désormais impatientes et nerveuses, des préoccupations politico-militaires commencent à apparaître, conduisant à l’émergence de puissantes idées individuelles qui guident leurs actions dans la société.

3. L’époque d’activité maximale : elle compte 3 ans et correspond à la période d’activité solaire maximale. C’est le moment où les humains réalisent les plus grandes œuvres de réussite et/ou de folie et où les grands leaders politiques réalisent les grandes manœuvres dans la société. Les masses ont soif, l’organisme humain a besoin d’une sorte de libération. À cette époque, les conflits sociaux sont viraux.

4. L’époque de baisse d’activité : elle compte 3 ans et correspond à une baisse de l’activité solaire. À cette époque, il existe un désir général de paix et de calme. Néanmoins, il y a un manque d’unanimité et un séparatisme politique. L’état psychophysique est équivalent à la dépression. 

Image : Boris Groĭs, éd., Russian cosmism (Cambridge, MA: EFlux-MIT Press, 2018), p. 19.

Image : ISES Solar Cycle Sunspot Number Progression 

L'”historiométrie” de Chizhevsky correspond à une science de la mesure du temps selon des unités psychophysiques. Dans quelle mesure l’activité cosmique influence-t-elle le comportement humain ? Comment est-il possible de quantifier l’esprit socio-politique humain ? Chizhevsky ne nie pas que ses calculs sont approximatifs et que les quatre époques qu’il distingue ont des frontières perméables et souvent obscures. La maitrise des effets du cycle solaire sur les corps, et donc sur le comportement humain, suggère la prévisibilité.  Dans le capitalisme informationnel d’aujourd’hui, où tout et n’importe quoi semble être quantifiable, et donc vendable, quelle est la signification de la construction d’un algorithme pour la nature cyclique de l’orientation et de la mobilisation politiques ? 

 

ASTROTHEMÉTÉO

Hack astrologique

Suivant la tradition cosmiste de contamination entre mystique et science, il m’a semblé spontané d’associer l’historiométrie et la prédiction astronomique-comportementale de Tchitchévski à l’astrologie. Si la position des planètes par rapport au corps humain révèle un effet hypothétique sur l’action humaine, pourquoi ne pas considérer la variation concrète de l’activité solaire et astrale ?

J’ai décidé de créer un portail fictif, et purement provocateur, d’astro-historiométrie en ligne. Mon expérience est sans prétention, et retrace la logique et l’esthétique des sites d’astrologie à travers des paramètres volés aux bases de données astronomiques officielles (indicateurs d’activité solaire et aurores). Au départ, l’idée était de créer un générateur de cosmogrammes basé sur l’algorithme de Chizhevsky, dans lequel chaque cycle de 11 ans correspondrait à une phase sociopolitique et psychophysique spécifique, à l’image des cartes astrales de l’astrologie traditionnelle. L’image ici correspond au thème astral d’aujourd’hui (3 novembre 2021, 16h, Athènes, GR) qui montre la position des constellations astrologiques en relation avec les différentes planètes (générée sur astrotheme.fr).

Malheureusement, je n’ai pas été en mesure de créer une représentation graphique des 11 années, des 4 phases et des différents degrés d’intensité solaire, puis de les combiner dans un générateur numérique. J’ai donc décidé de rassembler les sources qui ont alimenté ma digression dans un portail qui suit la page web d’un des principaux portails francophones d’astrologie (astrotheme.fr), en insérant des références scientifiques dans un récit amateur. J’ai choisi astrotheme.fr non seulement pour la précision et la densité des services qu’il propose, mais aussi pour l’esthétique DYI de sa conception graphique, qui n’est pas sans rappeler un site web 2.0.

La météorologie solaire d’aujourd’hui révèle que depuis décembre 2019, nous sommes entrés dans un nouveau cycle solaire, le Cycle 25, et prévoit un pic d’intensité solaire pour juillet 2025. En jouant sur ces prédictions, j’ai créé Astrothemétéo : un site web dédié à la métrologie spatiale, où on peut repérer les mises à jours concernantes l’intensité des vents solaires, les aurores et prédire, comme dirait Chizhevsky, l’avenir de l’humanité. 

Capture d’écran : Home page du site web astrotheme.fr 

Capture d’écran : Home page du site web astrothemétéo

Astrothemétéo est une version phishing d’astrotheme.fr. Le site web mélange real et fake news, sources scientifiques et amateurs, le tout dans une esthétique faite de basse définition et d’esthétique pop.

 

Quelle révolution aura lieu en juillet 2025 ? 

 

 

Notes :

[1] « Planétarité » : modalité de percevoir l’interrelation humaine et non-humaine avec le cosmos et comme une négation d’anthropocentrisme. Je souscris  à la définition de ‘planetary’ proposé par Lukáš Likavčan pour dépasser le cloisonnement Terre-Globe-Humain. Cfr. Lukáš Likavčan, Introduction to Comparative Planetology (Moscou : Strelka Press, 2019).

[2] Cfr. George M. Young, The Russian cosmists: the esoteric futurism of Nikolai Fedorov and his followers (Oxford ; New York : Oxford University Press, 2012) ;

Boris Groĭs, éd., Russian cosmism (Cambridge, MA : EFlux-MIT Press, 2018).

[3] Ibid. (Groĭs, p. 4). Traduction par l’auteure : « In brief, the project of the common task consiste in the creation of the technological, social, and political conditions under which it would be possible to resurrect by technological and artificial means all the people who have ever lived »

[4] Buckminster Fuller, Operating Manual for Spaceship Earth, Lars Müller Publishers (Baden, 2020).

[5] Donna Jeanne Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Experimental Futures Technological Lives, Scientific Arts, Anthropological Voices (Durham London : Duke University Press, 2016).